Jour 56

C'est la tristesse qui s'exprime dans la maladie des poumons. Et je dois me référer à cette tristesse qui est née en moi lorsque j'étais enfant, vers l'âge de sept ans, un moment dramatique où j'ai réalisé que j'existais comme un être à part, à l'instar de tout ce qui peuple le Cosmos, bien sûr.

Mes parents me prenaient en photo et c'était un peu laborieux à cause de la lumière et du décor qui ne semblaient pas convenir. Je ne devais pas bouger et me tenir bien droit. Subitement, j'ai pris conscience de "moi", j'ai vu et senti l'environnement, le ciel, le soleil, les arbres du verger... Ce fut un choc terrible, il y avait "moi" et tout le reste du monde. Le soleil était bas et lourd, l'air d'une insupportable moiteur. Je venais de tomber en ce monde, tomber dans un incommensurable enfer, une malédiction, un piège dont il semblait impossible de s’échapper. En fait, d'un être total et édénique je devins d'un seul coup une chose fragile et impressionnable devant lutter pour continuer à "être" dans une adversité absolue, et sans que cela ait le moindre sens. Ce fut un traumatisme à la suite duquel nombre d'expériences vinrent consolider, voire solidifier, cette atroce existence séparée et le désir insatiable d'y mettre fin. Mais c'est un mouvement de vie, n'est-ce pas ? Irrésistible et engageant vers je ne sais quelle quête. Le temps faisant son œuvre, lentement je me mis en quête de l'Autre, et de Ceci et de Cela. Et ce fut pénible, enthousiasmant, ludique et fatiguant.

Rien, absolument rien de la Nature, des animaux, des plantes, des éléments n'ont pu tirer quelque déception de mon cœur. En revanche, les humains, avec leur cupidité, leur méchanceté, leur bêtise et leurs innombrables trahisons, me déçurent pour une large part. Chaque action négative, chaque manquement d'amour ou d'intelligence, jour après jour m'ont fait souffrir comme le feraient des flèches plantées en plein cœur. C'est alors que, insidieusement, une infinie tristesse prit possession de "moi" pour m'enserrer dans ses griffes.

Tu t'en doutes, ce n'est pas la tristesse ordinaire qui orne la vie quotidienne et ses aléas, mais une tristesse existentielle, mystique, celle qui accompagne la Vie elle-même et ne peut se résorber sans un choc, un tsunami et pour le moins une métamorphose complète de cet "être séparé". Pourtant, aller à la rencontre de l'Autre devrait toujours nous réconcilier avec nous-mêmes, au moins par les joies homonymes et le tissage des cœurs. Mais cela ne fonctionne pas si simplement. En ce qui me concernait, le partage exacerba longtemps cette sensation d'isolement. Mais qui étais-je pour me trouver blessé de la méchanceté des humains, moi-même un humain loin d'être irréprochable ? En quel degré d'estime pouvais-je donc me tenir ? Avec le "moi", il semble qu'il n'y ait pas que la tristesse qui surgisse, mais aussi l'orgueil, la soif insatiable, la jalousie, la culpabilité, le doute, la mécompréhension...

La tristesse a été ma compagne pendant tant d'années ! Mais je l'ai domptée, je l'ai transformée, et par l'élévation de ma conscience elle devint le "désarroi du Bodhisattva", autrement dit le cœur brisé du guerrier spirituel, force invincible de sa vulnérabilité, le cœur confiant en la bonté initiale de tout, humains compris bien sûr, le cœur de celui qui sauve, non pas directement mais en désignant les merveilles inhérentes à toutes choses.

Désormais, les stigmates de cette vieillerie veulent partir. Ils forment une boule noire s'expurgeant par les larmes, les glaires et les soupirs. Toutes les vieilles blessures et cicatrices de ce "mec-là-qui-existait" se sont rassemblées ici, en un point, une tu-meurs pour un grand pot de départ, un saut quantique dans l'auto-dissolution. Pourvu qu'elles n'emportent pas le mec avec...

Le grand secret est qu'il nous faut toujours soi-nier pour gai-rire !

Je visualise chaque cellule de mes poumons esquissant un sourire lumineux et transmettant à ses cellules voisines la joie infinie. La joie sans cause, la joie cosmique, celle de ce-qui-est.

Et que comme toi je suis.

 

One comment

  1. Galvaire sophie

    La joie ! Il ne reste que ça ! Nous sommes ici pour rire chanter s’amuser ….
    à bientôt Navjeet, je prie pour toi chaque jour
    Repose toi et fais bien sourire tes cellules et ton être tout entier
    Je suis heureuse de te connaître

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