Ecole de Adi Yoga - Nantes et Ile de France
 
Conseil aux débutants

Conseil aux débutants

La particularité du samsâra est qu'il n'y a aucune jouissance possible, aucun gain spirituel satisfaisant. C'est la grande erreur de l'humanité que de croire que la naissance en ce monde puisse conduire autre part qu'à la rencontre de la maladie, de la décrépitude et d'une mort certaine.

Lorsque tu essaies d'améliorer ton existence, et que grâce à tous ces efforts émerge une joie ou une autre sorte d'avancement, il n'y a pas de jouissance totale, pas même un contentement définitif. Tout au fond de ton âme persiste cette insatisfaction intrinsèquement liée à l'impermanence de ces phénomènes. Tu as remarqué ou senti cela ? Alors, tu recommences, tu te culpabilises en pensant que tu ne fais pas assez d'efforts ou bien tu accuses le monde soi-disant extérieur de "t’empêcher" ou trouves mille autres justifications. Si le désespoir n'a pas raison de toi, tu vas en effet produire plus d'efforts, trouver plus de stratégies, te remettre en question, chercher encore et encore des techniques et des thérapeutes, mais rien n'y fait : la maladie, le déclin puis la mort auront raison de toi. C'est la condition initiale dans laquelle on vit dans et avec le samsâra. C'est le terrain de base.

Ce qu'on appelle "ignorance" (avidya) concerne en premier lieu un déficit de la conscience à l'égard de cette réalité. Il peut aussi y avoir une autre définition de l'ignorance : "l'hypocrisie fondamentale". Cette notion d'hypocrisie est intéressante car la richesse de la langue française nous permet d'envisager le mot ignorance également d'un point de vue comportemental. En effet, le terme ignorance peut être synonyme de "déni", par exemple comme on "ignore une personne ou un fait".

En tant que disposition d'esprit, l'ignorance dans le monde relatif se traduit automatiquement par cette hypocrisie fondamentale s'appliquant sur le plan du comportement, d'abord de notre esprit, puis dans nos actes et nos propos.

C'est pour cette raison que Bouddha a tout d'abord enseigné ce qu'on nomme les Quatre Nobles Vérités dont la premier est celle sur la douleur (de la naissance, vieillesse, maladie et mort). Des évidences qui, à défaut d'y réfléchir honnêtement, ne manqueront pas de de nous exploser en pleine figure. "Retour dans le Réel" comme dirait Lacan. Bouddha n'a pas parlé de jouissance ni d'amélioration de la condition humaine dans le samsâra mais de carrément de sortir du paradigme, d'y mettre fin de façon radicale et définitive. C'est ce qu'on désigne par "nirvana", cessation, fin de l'insatisfaction, game-over, éradication du processus, etc.

Il nous incombe d'observer et de sentir de la plus poignante des façons que dans la peine nous ne sommes pas satisfaits et que dans la joie nous ne sommes pas plus satisfaits. Dukkha, très mal traduit en français car imprégné de culture Jésuite, les premiers traducteurs occidentaux du Bouddhadharma, ne signifie pas la douleur en tant que simple opposé au bonheur (sukha) mais la souffrance induite par toutes les expériences samsâriques quelles que soient leur teneur en joie ou peine ou indifférence.

Tu vas me dire qu'il vaut tout de même mieux vivre dans la joie que dans la peine. D'accord. Toutefois, à la joie s'associera la peine, déjà en tant qu'anticipation de son caractère éphémère et relatif, cela créant un courant sous-jacent d'insatisfaction (anitya) avec tout ce qu'il comporte de nostalgie, de lassitude, de regrets et de vains espoirs. Finalement, "heureux les malheureux", car, s'ils ouvrent leur conscience, ils gagneront un précieux temps sur leur libération !

Pour s'associer à cette idée que le bonheur vaut malgré tout mieux que le malheur, on a trouvé le terme de Mahasukha, Grand Bonheur, ou encore Ananda, Félicité. Cependant, c'est ici une notion d'absolu, de la même façon que la lumière n'a structurellement pas le même statut que l'obscurité (l'obscurité est absence de lumière provoquée par des objets occultants alors que la lumière "est" en présence ou non d'objets). Mahasukha et Nirvana sont donc des notions qui transcendent la dualité illusoire malheur-bonheur. C'est une sortie du système névrotique du samsâra.

C'est pourquoi, au bout d'un certain nombre de tentatives à transformer notre condition samsârique, nous devons admettre cette essentialité relative à l'insatisfaction une fois pour toute. En fait, accepter l'imperfection et l'immense vanité présidant à la mode du développement personnel si cher à nos société malades, constitue pour chacun d'entre-nous une véritable libération, une pause bienfaisante dans cette fiévreuse agitation à trouver le bonheur et la perfection de soi.

Nos sociétés nous invitent à l'amusement, au divertissement, même à l'abrutissement qu'engendre l'intérêt proposé par toutes sortes d'objets, de comportements et de concepts inutiles, dégradants et même avilissants. Il est normal qu'à cet égard entreprendre un chemin d'élévation spirituelle relève d'une noble attitude et se présente à chacun comme une voie royale vers l'émancipation. Mais, encore une fois, cela ne fonctionnera pas tant que nous ne prendrons pas conscience du statut fondamental de l'ignorance, de l'insatisfaction et des comportements mentaux, émotionnels et matériels liés à la réalité du samsâra. Cette ouverture de la conscience est la base et la cause du chemin spirituel.

Alors, cela peut devenir un critère pour suivre un enseignement, un maître, un Dharma. Si tu est invitée à ouvrir ta conscience sur la base de la réalité insatisfaisante du samsâra avant tout autre action, pensée ou méditation, le jeu en vaudra la chandelle et les moyens (habiles) employés par la suite ne seront pas destinés à l'amélioration du samsâra mais bien à l'éradication du processus samsârique lui-même. Si ce n'est pas le cas, enfuie-toi en courant !

Tant que ce travail n'est pas accompli, c'est difficile de pratiquer l'Adi Yoga, car celui-ci sera continuellement pollué par cette sorte de "matérialisme spirituel" et la quête de bienfaits relatifs. Il est évident que l'ouverture de conscience demandée nous pousse vers un profond détachement du samsâra et même pour certains vers un dégoût, voire un sentiment de terreur. Tout cela est bon. Dans un premier temps, le désir de ne plus jamais renaître dans le samsâra est une bonne indication. Cela signe le fait que nous ne parvenons plus à le reconnaître comme condition obligatoire et définitive de notre humanité. C'est déjà la fin de la malédiction.

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