Claire-Lumière stroboscopique

Pourquoi dans le contexte de l'Adiyoga évoque-t-on le plus souvent la Lumière plutôt que l'illumination, le nirvâna, la nature de l'esprit ou encore d'autres appellations qui ont toutes le même sens mais selon des angles du vue différents ?

 

C'est un sujet capital et relatif à l'importance de la lumière et des expériences lumineuses pour l'être humain, son cerveau, et le fonctionnement global du système nerveux. Je voudrais expliquer cela en utilisant d'abord un exemple dans le domaine du son. D'ailleurs, du point de vue du Dzogchen, la quintessence du Cosmos est désignée par le son et non la lumière (mais c'est un autre sujet). L'explication par le son me semble instructive.

Lorsqu'un son est produit, l'instant d'après met en évidence le silence. Si un second son est produit ensuite, cela forme le début d'une suite qui peut devenir une mélodie. La mélodie est donc créée par la succession de sons (ou de notes) séparés par du silence. En soi, une suite de sons ne peut pas être désignée comme étant de la musique. C'est notre cerveau qui crée la musique, une histoire, un vécu, une aventure en recevant ces sons successifs. Au contact de ces perceptions sonores, l'esprit crée une expérience singulière. Nous sommes donc des artistes et nous créons des oeuvres originales, tellement originales que la même suite de notes sera toujours différente selon chacun. Des émotions surviennent en écoutant une mélodie. Cela tient d'une combinaison entre la structure de l'arrangement et le propre potentiel psycho-sensible du sujet, qui rappelons-le, est toujours singulier. C'est ainsi que l'histoire musicale personnelle se construit.

Le conditionnement par les arrangements sonores reste toutefois important et la part de créativité spontanée s'en trouve réduite d'autant plus. Évidemment, elle l'est un peu moins lorsque l'auditeur est aussi le musicien. En d'autres termes, une mélodie est extrêmement suggestive. L'impact de la musique sur notre cerveau reste très culturel et lié à nombre de paramètres dont nous n'avons pas la maîtrise.

Si nous remplaçons désormais les notes par des flashes de lumière émis de façon stroboscopique, le processus semblerait assez similaire. Pourtant, une succession de spots de photons, identiques entre eux, neutres et sans message émotionnel n'a pratiquement rien de suggestif. (Je ne parle pas ici de systèmes modernes comme l'ajna-light qui comporte des programmes d'émission qui impliquent une orientation suggestive). Par conséquent entre un flash et un suivant, liberté totale nous est donnée de les lier l'un à l'autre et d'inventer une histoire. C'est ce que fait le cerveau de façon automatique. Nous devenons alors le créateur d'une expérience singulière qui dans la plupart des cas se révèle merveilleuse, apaisante, édifiante et enrichie d'une conscience augmentée et élargie. Il existe dans ce parcours une réelle opportunité d'ouverture, de regard nouveau sur le monde, une sensorialité qui s'aiguise et devient spirituelle. Au demeurant, on peut également sentir ou découvrir que la lumière n'est pas seulement objective mais également subjective (pour reprendre une terminologie contemporaine mais vulgaire) et qu'elle se projette tant de l'extérieur que de l'intérieur. Elle fait le lien entre le corps et l'esprit, au point que ces deux mots perdent beaucoup de leur sens.

Lorsque les spots photoniques se présentent de façon stroboscopique, c'est ici que l'esprit accède à d'autres dimensions et crée une "réalité" littéralement édénique. On y décèle de l'intelligence, de la légèreté, de la libération, de l'amour, de la naïveté et bien d'autres sentiments dont le dénominateur commun est le bonheur lumineux, ou la lumière bienheureuse ! Au cours de l'Histoire, les humains ont toujours été reliés à la lumière et ont usé de mille techniques, souvent spontanées ou improvisées, pour vivre ces expériences d'ouverture de conscience. Prenons par exemple l'observation du soleil sur un chemin bordé d'arbres, ou bien à travers les pales d'un moulin, la façon qu'ont les enfants de se frotter les yeux avant de regarder autrement le ciel ou le soleil, les rites d'adoration du soleil, une des initiations aux Mystères d’Éleusis où l'on contemple les champs de blé dorés agités par le vent sous le soleil, la contemplation des facettes lumineuses sur l'océan, les techniques de Trataka, plus récemment le phosphénisme, la danse en boite de nuit sous les stroboscopes...

Quelle est la nature de la Lumière ? Soyons honnête, de Pythagore à Mandel, tant de propriétés ont été découvertes sans qu'on puisse à ce jour définir clairement la nature de la lumière. Les récentes découvertes mentionnant ce qu'on nomme "décohérence quantique" laissent entendre la possibilité que, finalement, la réalité objective serait déterminée par la subjectivité de l'observateur. Du moins est-ce vrai sur un plan microscopique et non macroscopique. Cela nous intéresse dans la mesure où la pensée aurait un impact sur la matière, matière qu'il devient d'ailleurs de plus en plus difficile à définir comme ensemble corpusculaire au profit de mouvements ondulatoires tels que se présente partiellement la lumière (en l’état actuel des connaissances, la lumière peut être soit corpusculaire, soit ondulatoire, soit l'un et l'autre alternativement, soit les deux simultanément !) En tous cas, dans le cadre d'un chemin d'éveil, est-il déterminant de savoir que la lumière peut prendre nombre de formes sous l'impulsion de l'esprit, et elle-même engendrer des formes.

Voilà pourquoi nous pratiquons ardemment les visualisations. C'est pour créer un monde parfait d'une part, et pour réaliser que ce monde parfait existe déjà d'autre part. C'est ici que nous quittons le domaine de la science, ou plutôt que nous le transcendons : la méditation créatrice est un outil et absolument pas un but en soi. Le but, est la réalisation de la Claire-Lumière Fondamentale. Il nous faut user de stratagèmes pour atteindre à cette réalisation. C'est cela le Dharma. Ultimement, il n'y a pas de Dharma.

Selon la physique classique, et surtout quantique, l'obscurité est non-nulle. Ce qui signifie que la Lumière est la texture de tout cet univers. Même dans la plus profonde obscurité, il existe un "fond" lumineux imperceptible mais présent. J'avais déjà écrit un article sur le vide (shunya) dont l'inactivité est également non-nulle. C'est ici le même repère : l'obscurité n'a aucune existence en soi, il s'agit simplement d'un retrait de la lumière qui ne peut cependant pas être total. C'est cela que nous appelons Claire-Lumière Fondamentale ou Mère.

Dans le samsâra, l'état confus, nous sommes continument sollicités et éblouis par des milliers de lumières, certaines se formant dans l'esprit et d'autres nous parvenant d'une façon plus matérialisée. Ces milliers de lumières créent l'histoire, le karma, la matière en tant qu'elle est le résultat d'une inflexion de l'esprit sur des manifestations ondulatoires subtiles et grossières. Bien que ces lumières procèdent de la Claire-Lumière Mère, cette dernière se trouve occultée, inaccessible, emprisonnée. C'est un peu comme une mère qui aurait une progéniture tellement abaondante qu'elle serait entièrement engloutie par ses enfants. L'état confus du samsâra consiste à confondre chaque enfant avec la mère, ce qui crée d'énormes malentendus engendrant à leurs tours d'énormes erreurs et ses conséquences. Une errance insatisfaisante qui se perd dans la nuit des temps... Chaque phénomène est donc un reflet de la Claire-Lumière Mère. Mais j'ai dit que toute chose"procède" d'elle et non pas qu'elle en est un prolongement. C'est pour cela que la métaphore de l'enfant est juste et précise : l'enfant n'est pas la mère en même temps qu'il n'en est pas l'étranger. Donc, la mère reste la mère et ne peut changer de statut. C'est une situation inaltérable et inaltérée depuis l'origine. Ce point est important car il garantit la réalité de l'impermanence et des modes relatifs d'appréhension et de l'existence.

Le méditant doit se frayer un chemin parmi cette épaisse troupe (les enfants) et se trouver nez à nez avec la Mère qu'il reconnaîtra immédiatement. Ce moment de reconnaissance, qu'on désigne aussi par "illumination" est un instant privilégié de clarté totale, une clarté qui n'a rien à voir avec les lumières blafardes de l'état de confusion du samsâra. C'est ce qu'on nomme "aperçu de la nature de l'esprit".

J'en reviens à mes projections stroboscopiques de flashes de photons. On comprend ici qu'un aperçu est l'équivalent d'un tel flash. Mais le prochain flash n'aura peut-être pas lieu avant un jour, un mois, une année... Pourtant, le cerveau fonctionnera de la même manière qu'avec la lumière stroboscopique : dans l'instant suivant, il se tiendra prêt pour le prochain flash. C'est une mobilisation momentanée. Le flash suivant aura lieu, ou pas ! Nous connaissons tous le processus d'attachement, celui-là même qui nous éloigne constamment de la pureté enfantine de la découverte, et qui finalement recrée la confusion de laquelle nous voulions nous échapper. Et pour la plupart des chercheurs "se tenir prêt" deviendra vite synonyme de désir, d’attachement, puis de déception, colère, etc. Mais si le méditant a été bien éduqué, il ne tombera pas dans ce panneau et vivra la début de l'histoire merveilleuse que j'évoquais précédemment. Un second flash viendra, puis un autre, et encore un, et ainsi de suite, de sorte que la grande légende de l'éveillance prenne réellement forme sans qu'il y ait pour cela le moindre effort ou la moindre intention à produire. Il suffit de laisser le cerveau fonctionner normalement. Car encore une fois, le corps biologique est le produit de l'esprit, lui-même parfaitement lié à la Claire-Lumière Fondamentale : on peut donc lui faire entièrement confiance dans la mesure où l'esprit s'est (re)connecté au moins une fois à sa matrice.

Voilà pourquoi nous pratiquons la Claire-Lumière du Mélange. Cela consiste à permettre à la clarté née des flashes d'investir le continuum du quotidien. Célébrer et honorer la Claire-Lumière est comme entretenir une flamme ardente contre toutes sortes d'assauts (karma). La répétition des assauts est ce qui crée l’intermittence de la lumière, intermittence par laquelle le processus stroboscopique est en place, favorise et soutient cette expérience d'élargissement de la conscience. Les attaques de votre karma sont semblables à ces arbres régulièrement placés sur le chemin que vous parcourez, et qui découpent la lumière du soleil en flashes successifs initiant le processus de l'éveil. Mais qui pense du mal du karma et/ou tente de couper les arbres engendre sa propre chute !

Par conséquent, plus vous avez d'emmerdes, plus vous devriez vous réjouir ! Il n'est même pas nécessaire de garder les yeux ouverts, tout cela se passe dans la pénombre du samsâra où l'obscurité, rappelez-vous, est non-nulle...

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