Sambhogakaya

Dans le monde duel qui nous éveille autant qu'il nous abrutit, il existe en toute chose deux mouvements opposés, contradictoires ou complémentaires.

Quand nous les voyons comme opposés, les déchirures s'emparent de notre cœur. Quand nous les voyons contradictoires, l'indécision demeure. Mais lorsqu'ils sont appréciés dans leur complémentarité, une chance d'ouverture de l'esprit montre alors le bout de son nez : dialogue, dialectique, danse, union...

Cela requiert une certaine humilité, une grande capacité de remise en question, une souplesse d'esprit et de sentiment. Et quoiqu'il en soit, le retour aux déchirures et aux doutes se tapit toujours dans l'ombre, à l'affut de la moindre de nos distractions.

Dans le Dharma, et c'est d'ailleurs ce qui pourrait le définir, existent aussi deux mouvements : dévotion et bénédiction. C'est un couple bienheureux et totalement libre de tout, tel Shiva et Shakti ou encore Vajrayogini et Vajrasattva.

La dévotion nous appartient, la bénédiction, non. C'est pourquoi chacun doit savoir et trouver le chemin de la dévotion, faute de quoi il ne recevra pas de bénédiction. Mais ce n'est qu'une généralité. Parfois, l'on se sent béni sans comprendre ni savoir précisément comment et pourquoi, et cela génère notre dévotion en retour, et tout va pour le mieux. En tout cas, la dévotion est donc une célébration, une fête, une rave-party cosmique.

La bénédiction est une force lumineuse, éclairante et amoureuse qui nous envahit. C'est une réponse directe à notre dévotion. Mais il arrive aussi que des personnes, malgré leur dévotion, ne se sentent jamais bénies. Il n'y a rien d'automatique. Quand la dévotion procède d'une tentative de négociation, cela ne fonctionne pas car en négociant on tente de contrôler l'incontrôlable. Ce serait comme un prisonnier donnant des ordres au Roi depuis sa prison. Ca ne fonctionne tout simplement pas.

Je serais tenté de dire qu'une personne se sentant tout-à-coup bénie alors qu'elle ignore jusqu'au mot même de dévotion, l'est en raison d'un karma passé de pratiques dévotionnelles. Mais ce n'est pas vrai. En réalité, et c'est ce que signifie le mot Sambhogakaya, les bénédictions de toutes sortes pleuvent et tombent sur chacun d'entre-nous, constamment, la nuit et le jour, dans la vie et dans la mort. En fait, tout le Cosmos, toute son activité incessante est constituée d'un brassage infini de bénédictions, chacune d'elles étant précise, censée et adaptée à chaque moment et à chaque être.

Par conséquent, il y a continuellement en chacun d'entre-nous un tréfonds de la conscience qui se dévoue, toutefois d'une façon sourde et incompréhensible. Sinon, le Sambhogakaya n'existerait tout simplement pas. Nous sommes donc dévots sans le savoir, et bénis sans le savoir. Telle est avidya, l'ignorance fondamentale ou non-connaissance. Ce n'est pas une malédiction mais une opportunité. Il suffirait de faire le ménage, autre expression pour "purification", ou de prendre sa douche comme dans la Sadhâna de Vajrasattva. Il n'existe pas d'autre chemin que celui de la purification induisant la Connaissance, la Sagesse, l'Amour et la Joie.

Un Bhogi, une Bhogini, est un être qui aime la jouissance, sexuelle de préférence, et passe son temps à la rechercher. Mais un Sambhogi, une Sambhogini, jouit de la totalité (sam) du Cosmos, que cela soit heureux, malheureux ou neutre. Chaque chose, pensée, émotion, situation, s'y tient à sa juste place et offre son lot de bénédictions. C'est cela le Sambhogakaya, le domaine (kaya) sans limite de la jouissance des bouddhas. Les moines bouddhistes n'oseraient certainement pas expliquer ainsi le Sambhogakaya. Et pourtant, c'est bien ce que signifie ce mot.

Vajradhara représente pour nous une sorte d'accessoirisation anthropomorphique du Sambhogakaya. En raison de notre abrutissement lié aux contingences du samsâra, il nous est pratique de rassembler l'idée même du Sambhogakaya dans une représentation. C'est évidemment provisoire. Et pour le moins, lorsque nous ressentons enfin la bénédiction continue, cela s'incarne-t-il dans nos cellules. C'est une façon d'objectiver la pure subjectivité de l'esprit en attendant qu'il n'y ait plus rien à en dire ni le besoin de quelque représentation que ce soit, y compris même l'absence de représentation, d'ailleurs.

Mais il vient un moment où nous ne pouvons plus vivre et ressentir de cette manière. Je voudrais dire qu'il vient un moment où se fait sentir l'accoutumance à l'expérience du Sambhogakaya. Je vais être direct : cette accoutumance n'est rien de moins que l'abrutissement du Nirvana. Oui, il faut beaucoup de temps pour que cela dégénère complètement, peut-être plusieurs kalpas, mais à terme la dévotion, la joie infinie, la compassion, l'expérience même de la grande vacuité, l'absence de karma (...) toutes ces choses merveilleuses finiront par disparaître. D'ailleurs et déjà, lorsque notre vie est constamment bénie, nous pouvons à certains moment ressentir cette profonde tendance, cette ingratitude larvée, cette nostalgie de la douleur. C'est un sujet très important. Et peut-être le plus grand obstacle au bonheur éclairé.

C'est pourquoi, dans une pratique équilibrée de tout Dharma la dévotion doit toujours conserver sa place. Elle est partie intégrante et intégrée d'un double mouvement. C'est également pourquoi notre vie devrait être consacrée à aimer, protéger, sauver, voire guider les êtres. C'est ce que font les Bodhisattvas. Ils ne refusent pas le Nirvana "tant que l'univers n'aura pas été débarrassé de la souffrance", tel que je l'entends souvent dire. Non, ils bifurquent, tout simplement. Ils prennent la route de l'Autre et se foutent pas mal du Nirvana. Parfois, c'est une attitude très éveillée, parfois c'est juste par solidarité narcissique. C'est en tous cas une autre histoire. Bouddha en a beaucoup parlé, et ça vaut la peine de s'y intéresser quand on veut sortir des clichés sur la sainteté et ses soi-disant vertus.

Pour finir, je voudrais rappeler que chacun, en tant que manifestation momentanée dans ce grand Univers, est par définition "ce qui est béni" et "ce qui bénit". Ou pour le dire de façon plus républicaine : "nous sommes le Sambhogakaya !" Comprenant cela, nous devrions en chaque occasion bénir nous-mêmes les êtres et les choses, les situations et toutes les galaxies, les repas, les enfants, les coccinelles... Nous devrions faire cela constamment, encore une fois parce qu'il n'y a pas qu'un seul mouvement, mais toujours un et un autre qui se répondent et s'accordent. Alors, les orgasmes mystiques de Shiva et Shakti prendront place dans la Cheminée Magique et leurs clameurs s'entendront à mille lieues à la ronde. C'est ainsi que des êtres bénissent le monde par leur seule présence.

Il n'y a pas de bénédiction sans dévotion et pas de dévotion sans bénédiction. La question cruciale est donc : "qui ou quoi commence ?" Il est dans la nature névrotique des êtres d'attendre que l'autre, fusse-t-il un dieu, commence. C'est ainsi que meurent tant d'entre-nous. Ils meurent sans avoir vécu, sans avoir su qu'ils étaient bénis, faute d'avoir béni la dévotion qu'ils n'avaient pas.

One comment

  1. REALI Hélène

    Bonjour,
    Juste un mot pour dire bravo et merci !
    Merci pour ces mots qui ont parlé directement à mon cœur.
    Il semble que j’avais besoin de te lire.
    C’est avec grande joie que je te rencontre.
    ah ah ah !
    Dekyid

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