Jour 117

Toujours dans cette intention, qui semble-t-il me caractérise, d'intégration de la spiritualité dans la matière et toutes les instances qui l'accompagnent, je voudrais bavarder aujourd'hui sur la notion de "Bindu".

Ce mot sanskrit signifie "point", dans le sens d'un point originel dont toute la Création découle et se déploie spontanément. C'est donc un terme philosophique traduisant un concept d'origine. Et beaucoup de sages et autres enseignants l'expriment de cette façon, je veux dire strictement philosophique, védantique, voire ésotérique. Ça n'empêche que les femmes indiennes en ont fait un bijou qu'elles portent entre les sourcils dans l'axe du troisième œil. Cela montre bien le besoin  de relier la vie quotidienne à la philosophie qui peut sembler abstraite, et l'instinct naturel des hommes et des femmes à tenter de vivre les concepts au lieu de les penser.

Le plus important dans cette notion, et cela peut nous faire basculer vers une expérience au moins intellectuelle de la vacuité, c'est qu'en géométrie un point est déterminé par l'intersection de deux droites au moins. Le point ne peut donc pas être défini par lui-même, il lui faut au strict minimum un espace bi-dimensionnel pour exister factuellement. Or, il se trouve qu'on définit une droite par une succession de points. Voyez-vous où je veux en venir ? Comment deux lignes droites composées de points qui n'existent pas encore pourraient-elles définir un point en se croisant ? Ou plus trivialement, comment ce qui n'existe pas donnerait-il naissance ? C'est impossible malgré qu'on puisse l'observer. C'est cela la vacuité (shunya) : "impossible mais vrai", ou bien "vrai mais impossible". Insupportable pour un esprit occidental... 😉 Étendu à la totalité du monde ce fait signifie que nous ne pouvons ni nier la réalité des choses ni nier que nous fassions l'expérience de ces mêmes choses.

Enfin, vu le statut du point ou du bindu, il est aisé de conclure arbitrairement que tout ce qui naît de lui retourne en lui. "Tu es poussière et redeviendra poussière..." Mais du point de vue de l'expérience humaine, il va de soi que nous sommes plus touchés par les phénomènes qui surgissent (auxquels nous donnons une validation empirique) que par le Bindu dont le caractère évident relève de l'intellect spéculatif et à un plus haut degré de l'inexprimable expérience de l'esprit. Et c'est ici le danger de la "virtualisation éthérée" de la spiritualité contre laquelle je me bats depuis si longtemps. En effet, si tout n'est qu'esprit, à quoi sert donc ce samsâra et ses horreurs perpétuelles ?

Prenons le problème, bien qu'il n'en soit pas un, à contresens. Par exemple, ton ou ta partenaire te demande : "Que veux-tu manger ce midi ? On peut faire des pâtes ou bien une tarte aux poireaux..."  Pause. Jusqu'à cet instant tout allait bien, tu vaquais à tes occupations ou bien étais tranquillement à lire un livre ou à rêver, et voici qu'un problème est posé sous forme de question, et qui plus est, à double choix. Si ta conscience est encore un peu vivace, tu peux percevoir un léger flottement fait d'une vague suspension, suivi certainement d'une interrogation, d'une tentative de réponse pertinente ou peut-être d'évitement de la réponse, peu importe. Je veux attirer ton attention sur ce flottement, cette suspension. La préoccupation précédente s'achève et la suivante n'a pas encore pris forme. Eh bien c'est cela Bindu, ni plus ni moins ! Ça, c'est du concret. C'est cet instant absolument neutre où l'on ne trouve rien, rien d'autre que le fait d'être là, conscient, bien avant de savoir quelle nouvelle stratégie on va mettre en place pour "exister personnellement". Il y a dans ce moment primordial beaucoup de clarté car ce n'est encombré par rien, beaucoup de confiance car "c'est là" de façon impérieuse et naturelle, beaucoup de bonté car en l'absence de choix ou d'intention on y découvre un élan naturel de la conscience vers tout ce qui est sur le point d'être. On ne peut y trouver ni le bien, ni le mal. Et il semble qu'en cet instant tout soit possible : nous pouvons basculer vers la confusion et la névrose ou tout aussi bien vers un élan joyeux et limpide.

Bindu est la quintessence de notre être, totalement, en dehors du temps et de tout espace clos, ce qu'on désigne aussi par la "Base Toute-Pure" en Adiyoga. Et en effet, il n'est pas possible de représenter la Base géométriquement, mathématiquement, intellectuellement... Ce n'est même pas une expérience à vivre pour laquelle il faudrait se battre et pratiquer mille yogas et autres austérités : nous la vivons d'instant en instant. Chaque pensée, émotion, parole, action se manifestent en co-émergence de cette Base ou de Bindu. C'est notre fonctionnement naturel. Même si nous étions toutes et tous fous et malsains, Bindu serait toujours à l’œuvre. Aucun parcours extérieur, même héroïque, ne nous y conduira jamais.

On peut ainsi trouver d'innombrables occasions dans la vie ordinaire de détecter la présence éveillée de Bindu. Ce mot est synonyme de Claire-Lumière, et même de Kundalini pour les Tibétains. En chaque seconde se trouve cette suspension où Bindu se révèle spontanément, pas seulement entre les respirations, entre les pensées (...) comme on le signale dans le contexte pratico-pratique du yoga.

Notre travail consiste à restaurer le fonctionnement naturel de l'esprit, c'est tout. Ainsi, Bindu est-il aperçu dans toute sa fraîcheur. Ne compte pas sur les siddhis, le Guru, le développement personnel, l'acquisition de capacités supérieures, etc. Je ne soutiens pas que les apprentissages corporels et intellectuels sont à rejeter de façon radicale (sinon je n'aurais pas enseigné le Yoga) mais ils doivent être envisagés comme un chemin à parcourir dont la destination n'est autre que soi-même, la reconnaissance de la vraie nature de son propre esprit, pas spécialement éveillé, mais sain et conscient.

Tu stationnes à un feu de signalisation. Le feu passe au vert. Tu enclenches la première et c'est parti ! Bindu était là à cet instant. Tu aurais pu partir en passant la seconde, caler, attendre un peu, te mettre en colère ou que sais-je encore. La totalité des situations imaginables et inimaginables étaient présentes, disponibles et non invasives dans leur paisible statut de virtualité. Mais le choix est fait. C'est un automatisme sans-doute conditionné par l'apprentissage automobile et peut-être le type qui commence à klaxonner derrière ta voiture. Ça n'a rien de scandaleux. La routine ne fait pas de toi un ou une yogi.ni "bas de gamme". Tout choix également repose sur cette solidité confiante que distille continument le Bindu. On se fiche d'ailleurs de savoir si cela est un bon ou un mauvais choix. En soi, cela est parfait parce que cela relève de cette solidité, de cette confiance invisible qui maintient la Vie quoiqu'il arrive.

Sur le Sentier du dit Éveil, certains arrivent à destination bien avant le moment prévu, d'autres rament toute leur vie, voire plus, et d'autres n'y parviennent jamais. Imaginons que tu appartiennes (comme tant d'autres) à cette troisième catégorie. Tu as mis tout ton cœur avec énergie pour avancer et maintenant le voici contré par cette pensée : "je n'y arriverai jamais..." L'espace d'une seconde, assied-toi, respire et laisse cela être. Là encore se trouve Bindu juste avant que tu te ressaisisses ou te mettes à déprimer, là est l'origine toute pure de l'être, reconnais-là et le voyage sera accompli ! Les conditions auspicieuses sont des bénédictions, certes, mais obstacles, échecs et démons sont bien plus précieux car, pour l'esprit en alerte du Guerrier de Lumière, ce sont de véritables boosters. Quant à la névrose et la sainteté, ce sont des choix samsâriques conditionnés par le karma pour lequel un travail doit être accompli pour atteindre un niveau de folie/sagesse acceptable. Mais dans le Tantra que j'explique ici, cela ne tient pas. C'est même hors-sujet et insultant.

Si j'étais Jésus, je dirais que "ceux qui n'y arrivent jamais seront les premiers" ! Ah mince, je l'ai dit quand-même... 😉

La bise

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