Jour 111

Élodie -  "Au fait, il paraît que tu t'es débarrassé de l'orgueil il y a deux jours. Tu peux poster ta photo de crâne d’œuf maintenant !

Moi - Oui mais c'était à propos de l'appel aux dons de Sylvain...

Élodie - Ah bon, c'est de l'humilité sélective alors ?

Moi - Pfffff...."

Bon, alors voici.

J'aimerais bien continuer sur la méditation... Hier, j'ai parlé de la confusion, de son augmentation, de la déception et de l'ennui. J'espère avoir présenté cette étape de l'ennui dans toute son importance, et surtout le fait que sa négativité est en quelque sorte une bénédiction, voire une bombe illuminatrice.

Pour celles et ceux qui pratiquent et étudie l'Adi Yoga, ces qualités se rapportent au Bouddha du Centre du Mandala des Cinq Dhyani-Bouddhas, soit Maha-Vairocana qui dans son aspect confus représente l'ignorance et dans son aspect éveillé l'Absolu ou le Réel, le Dharmakaya.

Seulement chaque être se relie à sa manière spécifique à cette réalité sous-jacente de la conscience primordiale. C'est pourquoi on distingue quatre autres catégories ou familles. Et puis, nous pourrions trouver des sous-catégories et décliner ces spécificités à l'infini, finalement autant l'univers compte d'êtres.

Lorsque nous nous trouvons sur ce terrain de l'ennui profond de l'existence, nous nous y tenons très difficilement n'est-ce pas ? Nous sentons que cela va basculer à tout moment et que nous allons inventer toutes sortes de stratégies mentales ou même corporelles pour briser cette sorte de "rien qui ne va nulle part", cette dépression comparable aux trous d'air que traverse parfois un avion dans le ciel. Mais la méditation est exigeante. Il est demandé de rester avec et dans la situation, d'entrer en amitié avec elle et d'attendre, d'attendre...

Alors, l'esprit devient plus précis et nous pouvons aborder cette situation un peu comme en utilisant un microscope agrandisant ce qui se trouve sous la lentille. Et sous la lentille... toujours rien... un rien de plus en plus gros. Quel paradoxe ! Quelle est donc la différence entre un gros et un petit rien ? Nous avons conscience qu'il existe bien des apparences, des pensées, des émotions, mais cela ne signifie rien de spécial, cela n'a pas de réalité en soi parce que nous sommes en train de laisser s'évanouir le sens, le désir, l'identification. C'est la rencontre avec la vacuité d'existence propre des phénomènes, et même de soi. Et cela est scandaleux pour notre ego, totalement inacceptable. Nous sommes (pour lui) en train de mourir, de disparaître, de devenir "non-soi" ou "non-moi". Mais il n'y a pas de système de remplacement, pas de nouveau costume, pas de nouvelle identité possible.

C'est ainsi que surgit une certaine forme d'irritation, une situation très énergique qui pilote aussi des éléments de peur et de colère. L'irritation naît directement de l'impossibilité de briser l'ennui, son vide de sens et notre désincarnation du moment. Je ne dis pas que cela se passe toujours ainsi mais que lorsque c'est le cas il est indéniable que l'on se trouve sur le bon chemin. Ce que font la plupart des êtres, y compris dans l'entraînement méditatif, est de sortir toutes sortes de lapins du chapeau de l'esprit, ce qui brasse à nouveau de l'air, meuble le mental, invente du sens... Ainsi tout rentre dans l'ordre bien confortable de la confusion ordinaire.

Mais si nous maintenons ferme et ouvert notre esprit, l'irritation est là et aucune solution ne se présente. C'est inconfortable, parfois effrayant, d'autres fois déprimant. L'irritation nous présente comme des drogués en phase de désintoxication qui, passé l'épisode du manque, se trouve envahis de colère et d'esprit créatif. Dans l'irritation, l'énergie est formidable, intarissable. Il faut encore agrandir le microscope. Et nous pouvons alors vivre et ressentir une grande luminosité et la vastitude de l'esprit accompagnant cette énergie. C'est l'expérience du cosmonaute, confiné dans sa capsule, qui se jette enfin dans l'espace intersidéral. Il va mourir mais c'est tellement grandiose !

Nous ne devons pas lutter contre l'irritation et au contraire nous laisser pénétrer et y pénétrer aussi à notre tour. En général, la peur nous invite à lutter, à contenir ou à transformer. C'est une mauvaise idée. Le chercheur spirituel doit être sensible aux qualités présentées par chaque situation, bien plus qu'aux situations elles-mêmes qui de toute façon (je le rappelle) sont illusoires, semblables à un rêve et sans consistance ou noumène.

Quand j'étais enfant, vers l'âge de six ou sept ans, et après que je sois tombé dans l'horreur de ce samsâra, alors qu'auparavant tout était parfait, sans limites, lumineux et infiniment joyeux, les choses, les gens et les autres phénomènes étaient devenus durs, lourds et épais. Cherchant désespérément à retrouver l'état précédent, j'étais devenu très observateur au point de pouvoir passer une journée entière sur et avec un objet sans me lasser, comme s'il fallait percer un mystère. Un de mes passe-temps favoris consistait à observer le Soleil. Je restais ainsi à le fixer à travers des lunettes très sombres que m'avaient donné mes parents. Pour l'anecdote, je me souviens que je me servais aussi d'un disque en vinyle souple et fin que j'avais gagné à un jeu concours de la marque Banania en collectionnant des points. Le titre du 45 tours était "Belles, belles". J'adorais cette chanson où un père explique à son jeune fils que toutes les femmes sont belles et qu'un jour il les aimera (début de mon éducation amoureuse...) Bref, j'observais donc le Soleil. Je pouvais sentir directement ses qualités de chaleur et de lumière et j'en jouissais pleinement. Mais ce qui m'insupportait était qu'il n'y avait aucun sens à la situation. Il était là, sans délivrer de message, une grosse sphère jaune terriblement présente. Comment une chose qui n'a rien à dire peut-elle être aussi présente au point d'en devenir étouffante ? Je vous assure que c'était insupportable et que l'irritation qui en découlait me poussait à inspecter nombres d'autres choses sur lesquelles je ne pouvais rien conclure d'autre que cette sorte de présence inutile. Cela commençait par un sentiment d'usurpation qui ne concernait pas seulement le Soleil mais bien tout ce qui existe dans l'Univers, comme si ces choses avait volé par leurs apparences l'espace vide et lumineux de l'harmonie universelle que j'avais connu auparavant. Je reconnais que e denier point est un peu "spécial" et relatif à un karma personnel. N'en tenons pas compte. Il n'en demeure pas moins qu'au-delà de cet aspect particulier j'étais confronté comme quiconque à la déception et à l'ennui. Hargneux dans ma quête, je ne pouvais pas échapper à cette expérience de l'irritation.

Bien entendu, un petit garçon laissé presque à l'abandon, sans maître ni éducation sur le Sentier ne pouvait pas aller beaucoup plus loin que cela. Et je n'avais pas à ce moment l'intelligence de relier cette irritation à l'énergie et à l'espace ouvert de l'esprit dans son processus de dé-identification aux choses, au corps et aux pensées. Il m'a fallu, à l'instar de tant d'autres une existence entière pour reconnaître dans l'irritation, manifestation distordue du samsâra, l'énergie Vajra, à savoir la co-émergence de la conscience sans limite et de ses objets (ou Claire-Lumière) celle qui m'invite à vous rebattre les oreilles de ce que la Maya, si redoutée des sages, n'est rien de moins que le Jeu Magique ouvert et joyeux de la Création pour celles et ceux qui ont su reconnaître que le Vide et les Apparences sont Un dans un mouvement indomptable et impétueux, tel le Seigneur Shiva et Shakti dansant ensemble ou Vajrasattva et Vajrayogini s'unissant dans l'extase du Réel reconnu en sa vraie nature.

Le bouddha qui préside à cette famille s'appelle Akshobya, Absence de Crainte. Lorsque le rayon de l'irritation confuse te traverse et que tu peux l'accepter comme sagesse particulière, et même connaissance, et non comme obstacle ou négativité, toute peur se dissipe car il n'y a plus de territoire à défendre, tu es la totalité de l'espace ! Alors un second pas est accompli sur le Sentier de la méditation. Et ça promet, on dirait...

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