Jour 110

Demain, nous allons faire un petit rituel du Feu pour brûler mes cheveux et par la même occasion mettre fin à "l'ancien Navjeet". Ils attendent bien sagement dans un sac en papier qui par moment se met à sautiller sur l'étagère, d'impatience je crois. 😉

 

Depuis deux jours, quand j'inspire, cela fait d'étranges bruits de casserole ou de tuyauterie, et je tousse beaucoup. Pourtant, j'ai l'impression que c'est parce que les ganglions cancéreux logés sur la trachée et les bronches ont moins de mucosités, c'est-à-dire qu'ils sont restés aussi enflés mais avec un peu de "vide" à l'intérieur. Enfin, c'est ce que je ressens bien que ça soit difficile à décrire plus clairement. Et si cela est vrai, je crois que c'est bon signe. C'est possible Docteur ?

Pour finir ce soir, je voudrais dire un mot sur la méditation. Beaucoup pensent que la méditation va les aider à se calmer, à progresser spirituellement, à atteindre des sommets de sagesse et/ou d'extase, à contrôler le stress, les pensées, les émotions, la dépression, etc. En tous cas, c'est ce qu'on entend ou lit un peu partout. Il y a même des tas de stages pour ça.

C'est juste... faux ! Ou du moins est-ce une approche tronquée, romantique et édulcorée. Et aborder ainsi la méditation ne peut apporter que des déconvenues. Cela dit, ce n'est pas plus mal, mais à condition d'avoir tout le temps devant soi.

S'asseoir un instant, ou même se poser juste là où on se trouve est en soi un acte héroïque. Cela signifie qu'à un moment tu arrêtes de vivre en mode automatique et t'offres un peu de temps, un moment qui, apparemment ne sert pas à grand-chose ni à se diriger quelque part, une petite gâterie en parfait égoïste. Ce genre d'égoïsme, je le répète, est un acte héroïque, une rupture autant amicale que brutale dans le flot impétueux de la confusion ordinaire. Puis, l'instant d'après surgissent, et bien plus qu'auparavant, les pensées, les émotions, les attentes, les crispations et finalement une certaine déception. "C'est ça la méditation ? Ça ne sert pas à grand-chose... Et qu'est-ce que je me fais chier !" Ah ! Le voici le meilleur moment, celui où l'on découvre vraiment quelque chose à apprendre : la conscience de la confusion mentale, émotionnelle et aussi corporelle, et enfin l'ennui. Il ne peut y avoir de méditation sans confusion et sans ennui. C'est le terrain fondamental, la base d'où s'élèvent une perspective et la possibilité d'un retour à une réalité plus triviale et primitive.

Tu voulais peut-être planer ou bien devenir un Swami, et te voilà en prise directe avec ton état névrotique de base et l'absence d'armature, de vigueur et d'engagement de ta pitoyable existence. Nous devons en passer par là : réaliser que notre existence, au fond, est pitoyable et d'une terrifiante banalité. Alors, impuissants et désœuvrés, nous rencontrons nos cellules, notre matière, nos distorsions mentales, nos tics et tocs. C'est ce que provoque la méditation lorsqu'elle est engagée avec un cœur honnête.

Il n'y a rien à faire de plus. Il suffit de laisser l'expérience telle qu'elle se présente et accepter la déception. Le voyage du Sentier Lumineux des Guerriers Spirituels est émaillé de déceptions et de désillusions, et cela jusqu'à la fin. C'est une donnée à intégrer dès le départ. Les victoires éclatantes du bonheur grandissant et de la sagesse immense sont réservées aux gogos de stages "spécial-winners". Et ceux-là, souvent après une vie de vains efforts devront retomber en bas de la montagne et se confronter à cette déception ! Je le dis souvent, c'est par la grâce des innombrables déceptions rencontrées par le Bouddha qu'il est devenu bouddha. Certainement pas par ses qualités personnelles, ni la valeur de ses maîtres, ni de quelque autre stratégie.

Dans la déception, quelque chose finit toujours par se détendre si l'on fait preuve de patience. Les attentes sont moindres, les peurs deviennent de plus en plus injustifiées, les pensées ne savent plus où aller, les émotions s'apaisent. Tu commences à entrer en amitié avec toi-même. La technique et la discipline dessinent bien un cadre mais ce cadre s'élargit jusqu'à disparaître.

Lorsqu'on entre ainsi en amitié avec soi-même, paisible et désillusionné, un sentiment de confiance encore timide se lève, et aussi un sentiment de bonté. Cela vient de très loin, du tréfonds même de notre être car cela ne semble pas être causé par quoique ce soit mais au contraire dévoilé. C'est une émergence rendue possible par le débroussaillage, lui-même provoqué par l'acceptation de la broussaille et non par un combat expert.

On touche ici à ce qu'on désigne par des qualités de "La Base" dans l'Adi Yoga, c'est-à-dire la Confiance Fondamentale et la Bonté Fondamentale, des qualités dont tous les êtres sont dotés, des qualités qui nous soutiennent en chaque opération de pensée, en chaque parole, en chaque action bien que nous ne puissions en être conscients dans l'état confus du samsâra.

Alors, le premier pas sur le Sentier est accompli. Et pour peu qu'on ait un bon guide, le reste du chemin se fera de lui-même dans la joie et l'énergie, naturellement.

Voilà pourquoi je dis que s'asseoir un instant est un acte héroïque. Les Héros de l’Éveil sont des êtres ordinaires qui savent où et quand poser leurs culs.

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