Ombres et Lumière

La première parole que j’entendis le jour de mes quinze ans et qui déchira mon esprit comme un éclair de tonnerre fut prononcée par un futur ami de retour de Katmandou et (donc!) passablement défoncé. Il y avait un attroupement autour de lui et il dit ceci avec un doigt levé (tu m’étonnes) : « Ce que je pense est vrai ! » Evidemment, la moitié de l’attroupement prit aussitôt la poudre d’escampette et les autres, dont moi, attendirent un dénouement. Vous vous doutez bien qu’une telle assertion ne peut rester en l’état. Encore que… Certains pensent vraiment que ce qu’ils pensent est vrai.

Ce petit événement, avec ses explication bien sûr, me mit le pied à l’étrier du Yoga dans la perspective de ce qu’en enseigna Bouddha. Ce fut très compliqué au début, car je ne pouvais accepter le fait qu’on ait été, qu’on soit et qu’on devienne ce qu’on pense. J’ai été obligé de respirer, respirer, et me fondre dans la grande vacuité jusqu’à ce qu’il n’en reste rien, et qu’en ressorte quelque chose qui expérimente que, oui, tout vient de l’esprit, absolument tout. Je dis bien de l’esprit (citta) et non du seul mental (manas) comme le racontait mon ami.

Il m’a fallu beaucoup de temps émaillé de désespoirs, de souffrances, de rage, pour vivre dans ma chair le sens et l’expérience de la « rétro-causalité » enseignée par Bouddha. Il suggère que, dans la mesure de l’énergie produite par les émotions sur les pas du mental, notre destinée se dessine d’instant en instant. Raison pour laquelle il nous faut tenir ouvert, pure et lumineux tout l’esprit, y compris les pensées mémorielles et projectives et les émotions personnelles, mais aussi l’intuition, la connaissance, et tout ce qui peut nous restituer à la totalité du Cosmos et son exubérance sans que rien, justement, ne soit dessiné par toutes ces maladies.

Qui croit exister impérativement est leurré par son propre esprit. De même celui croyant non-exister. Il m’a fallu aller au-delà des certitudes du Soi comme de celles du Néant. Et lorsque je ne fus plus rien, car j’étais trop (!), je pu me tenir dans le non-espoir, porte entrebâillée sur une incroyable liberté, sur le terreau d’une créativité sans bornes et sans artiste, celle peut-être d’un Tout qui s’invite dans la dualité histoire de se célébrer lui-même et de se fendre la poire ? Quelle gloire de n’être rien ! (Toute ressemblance… blablabla…)

Sans hésitation, je peux dire que celles et ceux qui font aujourd’hui la lumière dans leur cœur sont invincibles car ils et elles vivent maintenant la rétrocession d’un futur qu’ils créent. Et le challenge du moment est de garder cet espace ouvert, cette compréhension directe que le temps est une simple distorsion cognitive que nul ne peut manipuler définitivement et qui, de surcroît, est merveilleuse en ce qu’elle offre l’opportunité de vivre dans l’instant un futur impossible. Chacun peut sortir de la vision linéaire et réductrice du karma en abandonnant tout espoir du lendemain et toute culpabilité ou nostalgie du passé.

La seule nostalgie que je connaisse est celle du moment présent où, parfois distrait, je laisse s’envoler la grâce de l’instant.

Akasha, l’Ether, est comme une immense et indomptable mère : elle accueille de façon des plus équanimes tous les univers hallucinatoires de chacun des êtres qui s’y battent, s’y débattent ou y jouissent. De cette dimension aussi est notre conscience, celle de chacun d’entre-nous.

Il existe en chacun de nous une disponibilité totale, une clarté sans source, une conscience sans personne, de laquelle émanent continuellement l’Amour et l’Intelligence. L’ombre, et les forces de l’ombre, n’y peuvent rien. L’ombre croit à l’existence des choses, de ses projets, de son pouvoir… Mais elle ne peut que disparaître d’elle-même, car elle procède de l’hallucination transitoire et contient par là l’ADN de sa propre disparition.

Pendant ce temps, nous pouvons chacun-e nettoyer notre esprit de ses projections maladives, puis rester dans la lumière car « ce » qui peut encore rester de l’ombre est déjà et structurellement mort.

Il n’est d’autre temps que son absence. Alors, comment es-tu, cela seul compte et s’incarne… juste un temps…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *