Les clandestins de l’amour

Nous habitons dans une maison en pierre de deux-cents ans nichée dans un petit hameau où s’invitent régulièrement des maisons moches et massives affichant leurs façades froides et présomptueuses telles des cathédrales sans âmes dressées sur une terre morte plaquée pelouse.

Mais nous avons sanctuarisé notre lieu. Un lieu si modeste qu’il ne peut admettre que deux arbres et quelques taillis incertains. Alors, les oiseaux de toutes sortes s’y sentent tellement bien qu’ils vivent chez nous. Où plutôt avec nous car nous les fournissons largement en fruits d’un généreux murier-platane. Et les trois ou quatre papillons survivants viennent aussi butiner parmi des abeilles junkies qui se défoncent aux fleurs de cotonéaster. Les lézards sont légions et pas bégueules pour un sou. Les merles font leur marché l’après-midi. Frelons et scarabées les tiennent parfois à distance. Et plus loin, des vaches vivent en joyeuse compagnie des hérons.

Au milieu des pétarades d’obsédés de la tondeuse et du taille-haie,tout ce petit monde s’éclate dans l’herbe en vrac d’où jaillissent folle avoine, pissenlits, pâquerettes, plantain, micro-géranium et tant d’autres espèces arborant fièrement leur inutilité.

Le ciel, par beau temps, est encore bleu le jour, et marine la nuit. Il est vrai que les poubelles du projet Starlink ne sont pas encore passées par là. Mais nous les attendons de main ferme avec nos lance-pierres ridicules. Le hameau est situé sur une petite colline, est-ce pour cela que mon cœur touche les étoiles ?

Déjà raconté dans d’autres textes : tout vient du cœur, et on peut l’ouvrir et en faire rayonner des Paradis. Ici, c’en est un où l’humain n’a pas une place supérieure, où la moindre herbe a son mot à dire et ses savoirs à délivrer. Comme c’est banal ! Et comme c’est bon !

Un monde loin du monde en plein monde : voilà le programme. Et ces fous qui savent et dirigent tout ne peuvent pas très bien comprendre les enjeux qui les concernent pourtant dans leur chair. On dirait qu’ils ont perdu d’avance, pas seulement leurs milliards de fausse monnaies, leurs fabrications empoisonnées, leurs systèmes d’autodestruction, leurs stratégies létales, mais surtout leur humanité, valeur si désuète et fuyante à laquelle ils tenteront pourtant de se raccrocher en dernier recours.

Nous n’allons quand-même pas exiger de Bill Gates qu’il vaccine ses propres enfants. Nous n’allons pas crier famine à l’OMS, ni réclamer la santé à Monsanto, ni l’argent sale du FMI ou des fonds de pension. Non, nous n’avons pas de temps à perdre pour jouer à cela.

En revanche, nous avons besoin d’étendre notre paradis, pour toutes les espèces sans qu’aucune ne soit méprisée, oubliée, ostracisée. Nous allons faire de la place pour accueillir tous ces humains oubliés, ces robots continuellement malades, tremblant nuit et jour, et dont le système central attend immobile un reset salutaire depuis si longtemps qu’il est en mode veille. C’est encore sans compter les millions de morts journaliers. Les laissés pour compte, le ventre vide et les poumons pleins de particules fines et le sang contaminé. Il est vrai qu’ils « ne sont rien ». D’ailleurs, la plupart ne peuvent même pas justifier de leur identité numérique ! C’est dire…

Non, nous n’allons pas nous battre contre ça, tout de front, avec nos petits corps mous et obésifiés pour la plupart. D’autres ont essayé : ils ont eu des problèmes…

Nous allons entrer en résistance totale, valoriser la clandestinité créatrice et victorieuse, et mieux encore que nos anciens qui n’avaient pas, eux, une planète entière à perdre, ni un génocide total à éviter. Encore que…

Nous allons sortir nos enfants des écoles et nous occuper non pas de les éduquer mais de nourrir leur génie pour que chacun révèle son potentiel dans la joie, avec fierté, amour et respect de tout. Par quartiers, par associations, nous nous organiserons, impliquant aussi les vieux et les vieilles qui ont tant de savoirs à transmettre, les personnes disponibles, et aussi les immigrants, les clochards, les éclopés et tous les gueux de bonne volonté.

Nous allons fabriquer notre nourriture, dans les villes, les villages, à la campagne, dans chaque recoin où le béton ne s’est pas encore infiltré, et même par-dessus les toits, les terrasses. Et nous ferons la place belle aux producteurs locaux et respectueux.

Nous n’aurons plus besoin de votre argent. C’est du vent de toute façon, il ne vaut rien, ne correspond à rien, n’est que de la dette virtuelle que nous nous tuons à rembourser à nous-mêmes puisque c’est nous qui l’avons contractée. Non, mais ça ne va pas des fois un petit peu la tête ?!?

Des fois ?

Nous allons aussi fabriquer nos médicaments, avec les plantes qui renaissent déjà, avec les pensées qui soignent toujours, et les mots et les gestes d’amour qui guérissent, renforcent, exaltent le corps et l’esprit en une seule opération.

Nous irons en vacances à pied ou à vélo, en voiture à énergie (bientôt) libre, beaucoup explorant pour la première fois leurs terroirs, découvrant même leurs voisins, d’autres s’émerveillant qu’une pelle se dise autrement quelques kilomètres plus loin.

Nous allons créer des communautés, des myriades de communautés invitant chacun à créer la sienne par son propre rayonnement, invitant chacun à s’offrir avec amour et pragmatisme. Des groupes minuscules et indétectables où tout est bon-vouloir, concorde et imagination. Oui, des millions de systèmes autogérés, tous interconnectés, physiquement et même télépathiquement tant le cœur sera un infaillible système de communication, le seul gratuit, sans obsolescence, sans mouchards, et avec mise à jour automatique.

Nous allons… Oui, oui, je le répète à l’envi, mais c’est une figure de style juste pour faire genre ! Bien sûr que tout cela a déjà commencé et ne peut plus être arrêté. Sauf peut-être par toi qui a peur ?

Nous allons sortir les vieux (quand ils le peuvent) des mouroirs où ils croupissent dans la pisse et mastiquent leur sous-bouffe en se demandant à quoi ça sert la vie et d’avoir tant vécu.

Nous allons éveiller nos esprits et partager directement, avec de vrais mots et des œillades complices, et aussi des pensées qui traversent l’espace à des vitesses quantiques.

Nous allons déserter les marchés concentrationnaires, libérer les animaux, planter et enrichir les graines survivantes non modifiées, et les arbres, et quoi encore ?

Nous accoucherons d’enfants de Lumière, accroupies dans les fourrés peut-être, mais entourées des nôtres. Nous nous baignerons dans des rivières et près de criques secrètes où pas un drone n’oserait s’aventurer. Partout dans l’anonymat nous mélangerons nos corps et nos cœurs sans même que l’intention soit dite, juste par re-co-naissance. Et comme nous ne serons rien ni personne, l’essence même de l’être en sera constamment célébrée, ici et là, et là encore.

Nous allons beaucoup souffrir mais chanter main dans la main, a tue-tête s’il le faut, et jusqu’à ce que les citadelles grises se fissurent. Nous aurons peur aussi, pas de celle qui tétanise, mais de celle qui donne des ailes et la force de déplacer les montagnes.

Nous serons partout où la vie veut vivre et là où la mort veut partir, invisibles, anonymes, éclairés par notre propre lumière, épris de renaissance et de guérison. Nous allons glisser dans vos réseaux tels d’insaisissables anguilles, des saumons remontant à leur source, des grenouilles croassant à fendre les cuirasses, et même comme des virus empathiques voyageant plus vite que la lumière.

La liste de tout ce que nous allons faire est tellement longue ! Tout de même, ça ne devrait pas revenir à un vieux con comme moi de dire ces choses mais plutôt à nos mioches blafards et macdonaldés, car leur droit de naissance est bien de conquérir une liberté dont ils n’ont sans doute pas la moindre idée faute d’émissions de télé-réalité sur le sujet.

Une faille lézarde l’espace-temps, une fenêtre où il est possible à chacun de soustraire sa propre brique de la pyramide létale de l’ancien monde. Oh ! Ce n’est pas un monument historique, un chef d’œuvre en péril à restaurer, mais une ruine pathétique qui s’effondrera de toute façon. Seulement, comme le temps presse, elle a pour cela besoin d’un petit coup de main. Ou de pied…

Si tu as vu ton cœur, l’a laissé s’ouvrir (et beaucoup d’entre-vous l’ont fait et dit), tu sais qu’il est juste, sain et doux de retirer sa brique. Tu sais que tu as ce pouvoir conféré par l’Univers entier du fait même de désirer t’y lover sans heurts. Tu sais que même mourir ne serait rien en regard d’une vie de duplicité, et agonisante. Il n’y a pas ici de guerre, d’insurrection, de lutte du bien contre le mal, ni même de stratégie. Juste quelques frissons de peur et des salves d’amour, soi-même se prendre par la main et se montrer la voie, celle que personne ne dicte et que trop peu empruntent.

Aux grands malfaisants, amusez-vous bien et mangez vos billets. Nous vous aimons car vous nous ouvrez les yeux. Pardon toutefois de ne pas participer au suicide collectif mais nous avons des mômes à torcher, du pain à fabriquer, des galipettes à engager, des poilades à la bière à organiser, des étoiles à contempler, et tout un monde à inventer.

Navjeet


Texte (déclaration) que j’ai rédigé en mai 2020 et partagé sur Facebook, chaque jour de plus en plus d’actualité, et consigné ici en cas de censure.

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