Vajrasattva – archétype de la décroyance

Voici quelques explications sur la pratique de Vajrasattva.

Des choses que vous n’entendrez ou ne lirez pas souvent

Il y eut au cours des siècles des approches différentes de cette sadhâna, même si de nos jours il semble qu’il n’existe plus qu’une ou deux manières d’effectuer ces pratiques. Tout d’abord, il faut comprendre que dans le tantra bouddhique, Vajrasattva est abordé en tant que pratique préliminaire, c’est-à-dire une pratique visant à réparer les dommages, physiques et psychologiques qu’on s’inflige soi-même sous l’effet de cinq poisons qui nous gouvernent (il y en a bien plus, mais il s’agit d’un « catalogue général »), à savoir l’ignorance, l’attachement, la colère, l’orgueil, la jalousie. Se débarrasser de ces poisons, graduellement, nous permet de mieux vivre et réduire les souffrances et les désastres qu’ils engendrent.

Mais la manière d’effacer ces poisons n’est pas celle d’une super crème nettoyante spirituelle comme on le sous-entend parfois. C’est une pratique tantrique, et elle se fonde sur notre état fondamentalement éveillé et bon. Elle ne peut fonctionner que dans la mesure où nous acceptons d’entrer en communication avec cet éveil et cette bonté fondamentaux. A défaut, elle reste efficace, simplement pour devenir des bonnes personnes, ce qui est déjà beaucoup, tournant avec un relatif bonheur dans le samsâra sans pouvoir le quitter jamais. On pourrait évoquer l’image de voiles recouvrant un trésor ou une pièce d’or pur. Chaque voile est ténu et léger, mais son accumulation depuis des temps immémoriaux se présente comme une chape de plomb impossible à soulever. C’est la vérité de la douleur selon Bouddha.

Ce qu’enseigne à un niveau ultime le Dharma, c’est que même le karma est le Dharma. Autrement dit, les actes négatifs et les souffrances engendrées ne sont tout simplement pas négatifs. Pas positifs non plus. Seule, est la Base Fondamentale, la Claire-Lumière, jamais affectée par ces dualités, présente, brillante, vibrante… C’est ce que nous sommes vraiment. Tout le reste est fabriqué par l’acte de concevoir, non pas que rien n’existe, mais que l’interdépendance et la coopérativité primale des bases d’imputation de l’esprit est perçue comme une histoire et une réalité en soi telle que le serait un film projeté sur un écran de cinéma. Le film existe, mais l’histoire est une fiction engendrant une expérience virtuelle, rien de plus.

Le film de ta vie

Vajrasattva, c’est comme découper une à une les images de la bobine, ou bien projeter ce film assez lentement pour réaliser qu’il s’agit d’images fixes associées entre elles. Chaque mantra est une image et nous rapproche de la vision de Ce-Qui-Est. Et nous sommes tellement stupides qu’il nous faut bien renouveler cent mille fois ou plus l’opération pour commencer à comprendre. Il nous faut expérimenter et traverser la vanité de l’histoire elle-même. Que peut être une chose vaine sinon une non-chose ? Qu’y a-t-il derrière ? C’est effrayant, non ? Et pourtant, quelle libération lorsque nous réalisons que le cauchemar du samsâra est une super blague cosmique ! Quelle joie de retrouver sa mère primordiale et danser nuit et jour avec elle ! Dans l’insouciance, la profondeur, le frémissement de l’extase continue.

En Occident, beaucoup pratiquent Vajrasattva avec un mental emprunté de valeurs Judéo-chrétiennes qui les conduit parfois à envisager la libération comme un salut, les manquements éthiques comme des fautes ou des péchés, les joies comme des récompenses et la pureté comme un idéal. Ce sont des obstacles, des freins puissants. Et cela peut nous empêcher d’installer le cadre de la sadhâna et perdre beaucoup de temps.

Vajrasattva et Vajrayogini font… du yoga ?

Initialement, Vajrasattva est une pratique de yoga, pas un rituel et encore moins une (partie de) religion. La tradition yoguique de Vajrasattva s’est épuisée au profit de rituels monastiques et des fidèles qui s’y engagent. Aujourd’hui, on ne peut guère parler de tradition yoguique à propos de Vajrasattva mais seulement d’une approche qui se veut radicale et épurée. Ici, dans la perspective du simple yoga, on se remue un peu, on génère la déité, on chante le mantra, on dissout la déité, et, éveillé on fait la fête ! C’est tout.

Il est possible de s’éveiller avec cette seule pratique. Elle est préliminaire tant qu’elle n’est pas définitive… Difficile à accepter lorsque le papillon de notre mental se laisse attirer par le « marché spirituel mondial », si riche, compliqué, douteux et coûteux ! Je rappelle qu’il n’y a pas de logique économique dans le Dharma. Bouddha n’était pas un homme d’affaire mais un homme de défaire. Il n’a jamais imaginé que la sagesse pouvait s’accumuler, ni même que quoique ce soit pouvait y conduire. Il enseigna à qui voulait l’entendre que chacun d’entre nous est Bouddha, fondamentalement, et qu’il n’y a qu’à se défaire de notre goût pour la douleur et des attitudes physiques et mentales qui maintiennent cette sorte d’addiction pour retrouver notre luminosité primordiale dans l’innocence offerte de Tout ce qui est. Il ne le dit pas à tous, car il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut entendre, mais cela est rapporté dans les grands sutra du Mahayana et évidemment les tantra qui en découlent, dont Vajrasattva.

Dans la psychogenèse d’une seule et simple pensée, nous quittons notre propre lumière, attirés par la faible luminosité d’un soi singulier. Ainsi prend place l’engrenage de l’état confus (et de son incontestable petite jouissance). J’existe, pensez-donc, René ! Et une sourde frustration s’est déjà installée. Ça sonne faux, un peu comme une embrouille. Et le manque et la colère sont bien légitimes. Notre vie se construit sur cette frustration de base. Et le reste s’articule sur et autour de cette émotion primitive, secrète, viscérale et pour la plupart totalement inconsciente. Ce qu’on nomme « karma » n’est que l’incessant et dynamique enchaînement des actes, paroles et pensées fondés sur elle. C’est cela que nous appelons « voiles » et que la sadhâna de Vajrasattva prétend ôter un à un tel un chirurgien expert. Avec chaque voile, un peu de notre ignorance, ou plutôt de notre hypocrisie fondamentale, s’envole et nous retrouvons peu à peu la santé originelle, avec la justesse, l’à-propos, et la joie sans cause qui caractérise le Bouddha (que nous sommes déjà).

Assez de bavardages !

Ce qui motive ce texte, c’est qu’il est (bien trop) souvent dans mon entourage des personnes régulièrement assaillies d’obstacles en tous genres, intérieurs et extérieurs, y compris celles pratiquant mollement cette sadhâna. Leur karma, et ses flux continus leurs sautent régulièrement à la figure. Elles souffrent et ne peuvent faire face autrement que par des réactions qui les conduisent à plus de souffrances et plus d’obstacles. Les conséquences ne sont pas toujours immédiates mais c’est inéluctable. Quel dommage et quel gâchis d’éveil ! Vous êtes une femme battue et vous avez le courage d’aller porter plainte, et la police vous tabasse. Vous respectez l’argent, faites des économies, et plus vous économisez, plus vous perdez. Vous faites attention à votre mode de vie, mangez sain, bio et végétarien (etc) et déclarez finalement un cancer. Vous vivez dans la concorde et répandez la bonne humeur et les gens vous persécutent. A quoi bon, n’est-ce pas ? Combien de personnes joyeuses se sont-elles finalement suicidées ? La vie n’est pas un long fleuve tranquille sur lequel naviguent des gentils récompensés et des méchants punis. Face au karma, notre bonté et notre probité arrivent bien souvent trop tard. Il nous faut alors assumer. Et nous ne sommes pas égaux sur ce point, pas plus que sur les précédents d’ailleurs. Lorsqu’une personne désire s’émanciper définitivement et « rentrer à la maison », elle peut s’engager dans la pratique de Vajrasattva et ce genre d’obstacles disparait rapidement, laissant la place à plus de clarté, d’intuition et de joie de vivre. Et encore plus si affinités…

La première force de Vajrasattva est le regret. Dans notre monde de winners opposé à « ceux qui ne sont rien » (selon E. Macron), la culture du regret conscient, ne signifie pas grand-chose. Ainsi, rares sont les personnes dotées du pouvoir sur elles-mêmes. C’est pourtant la base de la libération.

Vajrasattva est extraordinairement ordinaire. Vous rentrez de voyage, plein de poussière, alors vous prenez une douche. Et ça va. Dans la douche, il y a le plaisir de la Déesse de l’Eau et le contentement de la propreté. L’eau reste de l’eau et la propreté n’est pas le contraire de la saleté mais son absence. On ne peut salir la propreté : c’est le message de Vajrasattva. Quant à la déesse de l’Eau, elle non plus ne saurait changer de nature. Finalement, tout ce que vous pouvez vivre en croyant qu’il s’agit d’une malédiction est en réalité le résultat de vos croyances.

Je vous attends le 23-25 mars à Château-Anand
Om Namah Buddhaya Jay jay jay !
Navjeet

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