Journal d’une retraite

Une fois de plus j’enfreins une règle (qui interdit au tantrika de raconter ses expériences) mais je m’en fiche car en cette période très troublée, et aussi pour contrer ceux qui parlent à tord et à travers ou manipulent les esprits, il est important de savoir se mettre à nu et tenter humblement de témoigner du Sentier, de ses écueils comme de ses luminosités.

Je veux avant tout remercier les personnes qui m’ont accompagné, en pensées, en cailloux et en présence. Sans vous, cette retraite n’aurait peut-être pas eu lieu, et je suis persuadé que vous en avez tiré quelque bénéfice. Merci ! Merci !

Noté jour après jour sur un petit carnet.

Jour 1 – Il est proche de minuit et tout est fin prêt pour me retirer dans ma « grotte ». Je suis dans un état de ferveur tranquille. Ma Youm pleure dans mes bras, nous sommes très émus. C’est un peu comme une séparation bien que nous attendons à être plus unis encore spirituellement dans les jours à venir. Dans la nuit, le silence est tonitruant. J’entre en méditation pour de longues heures et tombe sur le tapis au petit matin.

Jour 2 – Réveillé assez tôt après une pause sans rêves, pratique d’Adi Yoga, puis Guru Yoga, puis méditation. Ça ne va pas très bien. Revient à mon esprit le fait que j’ai obtenu la bénédiction de mon père mais pas de ma mère, ce qui grève cette retraite du minimum auspicieux indispensable. Mais, c’est parti de toute façon. Et je me mets en « mode guerrier ».

Je n’ai ni faim ni soif. Quelques graines le matin, des branches de céleri et des graines germées l’après-midi. Un peu de Yogi Tea. Ça restera en gros mon menu journalier. La nuit est difficile. D’anciennes douleurs physiques se réveillent. je suis assez content, car cela est bon signe. Lorsque les démons ne t’attaquent pas, c’est que tu es faible et tu as peu de chance d’avancer sur le chemin.

Jour 3 – Très déprimé. Les douleurs ont duré toute la nuit. Désormais, elles augmentent. Il est quatre heure du matin, j’essaye un peu de yoga, mais c’est impossible. De plus, les visions lumineuses qui m’accompagnent généralement ont disparu. Quand arrive le jour, je constate que les couleurs qui m’entourent sont mornes et faiblardes. Je ne vois plus la lumière intérieure des objets ni celle de mon propre esprit. C’est presque effrayant : je suis dans un monde en carton-pâte ! Je suis en effet dans un corps, mais ce corps n’est qu’un bout de viande compressé dans une barquette exposée sur l’étal de « Maya-Supermaket »…

Au cours de la journée, la douleur devient insoutenable : j’ai une sciatique carabinée. Impossible de rester assis, ni allongé ni même debout, ce qui est pourtant le moins pire. J’effectue les pratiques en changeant de position toutes deux minutes. Il y avait bien eu les jours précédents des signes avant-coureur de cette sciatique, mais cela m’est arrivé tant de fois par le passé pour se résoudre tout seul que je n’ai pas voulu y prêter attention. Je dois maintenant assumer la douleur. Bouddha serait là, il serait mort de rire en s’exclamant : « Tu vois, je l’avais bien dit ! » 😉

Jour 4 – La nuit a été infernale. Je ressens maintenant mon corps comme une sorte de plaie. Toutes les articulations sans exception sont extrêmement douloureuses. C’est exactement comme si la moelle osseuse subissait une telle pression qu’elle se mette à sortir par les os, comme dans un presse-purée ! Il y a quelque chose qui s’expurge mais je voudrais quand-même mourir. Je ne veux pas prendre d’antalgique car cela embrumerait mon esprit qui est déjà plus couvert qu’un ciel d’orage. Les sons et luminosités ne sont pas revenues. Le mantra n’exalte plus mon cœur. Je pense à mon Guru, prie pour lui, implore son aide et celles de tous les éveillés de l’univers. Comment est-il possible de chuter à ce point ?

Je pense aussi au grand Milarépa qui, de désespoir, voulait se suicider, et à l’épouse de son insupportable Guru qui le cajolait et le rassurait en cachette pour lui éviter le pire. Je pense à cette blague qui relate le son des sirènes des véhicules de secours : il y a d’abord celle des pompiers qui fait « tieeens bon, tieeens bon… » puis celle du Samu qui fait « t’es foutu! T’es foutu! »

Jour 5 – Me suis allongé très tôt la veille, non pour dormir mais pour pratiquer le yoga du rêve. En raison de l’accablement, je n’ai pas fait de rêve de Claire-Lumière mais des rêves de lucidité qui m’ont apporté beaucoup d’informations et d’enseignements. Je me réveille de bonne heure et non de bonheur. Les douleurs n’ont pas diminué. Il est question de faire venir un médecin. Je ne veux pas. Les médecins ne servent pas à grand-chose, ils n’ont pas de connaissance holistique de l’être humain et sont donc dangereux la plupart du temps. Un ostéo à la rigueur ? Ma Youm me rapporte de la pommade anti-inflammatoire et dit que le pharmacien n’a pas arrêté de lui parler de lombalgie comme cause de la sciatique.

Grâce aux rêves, je commence à comprendre que je dois changer mon approche de cette retraite. Je décide de bon cœur de la convertir en retraite intérieure (au lieu de secrète). Cela signifie que, au lieu de rester sur place vingt-quatre heures par jour, il est envisagé de se déplacer à condition que « le coussin reste chaud » (la formule consacrée facile à comprendre). Je me soigne par des rituels et de la pommade et les douleurs diminuent. Je peux tenir une heure en posture et pense que cela va s’améliorer. Mais toujours pas possible de faire du yoga, ni les étirements que j’aime tant. De chat, je suis devenu bout de bois !

Ma Youm est si heureuse de ce changement ! Cela me fait pleurer. Je lui dis que nous étions tellement heureux auparavant à simplement parler, plaisanter, nous embrasser… que nous ne devons pas nous priver de ces instants de pur bonheur et je lui demande pardon de créer tant d’ineptes soucis (pour conquérir des montagnes qui n’existent même pas).

L’après-midi, je peux tenir plus de deux heures. Je crois que je vais retrouver mes capacités. Ce n’est pas le plus important. En acceptant de reconvertir la méthode de la retraite, je comprends qu’il résidait au fond mon cœur un reliquat de cette détestable ambition, celle d’être conventionnel, de « rentrer dans le moule », travers que je connais bien pour lui avoir maintes fois cassé la gueule. Je parle de la difficulté d’assumer cette Folle Sagesse qui te marginalise auprès des bien-pensants et des bénis-oui-oui. Mais désormais, c’est chose faite. Je le sais car je n’ai rien décidé cette fois : cela s’est imposé tout seul.

Quelques jours avant la retraite, mon Yidam m’a donné le tantra « Félicité du Père et de la Mère réunis ». Je le pratique avec ferveur. Je trouve de plus que c’est plutôt d’actualité et cela me rend heureux, même avec douleurs !

Jour 6 – Je suis un peu fébrile car demain des amis viendront partager un moment de la méditation. Les lumières et autres signes de réalisation sont revenus. Oh merveille ! Mon esprit est comme une caverne sans murs remplie d’espace, de lumière et d’énergie.

Je m’auto-diagnostique : en effet j’ai bien un problème à une lombaire. Merci monsieur le pharmacien. Je compte à partir du haut et trouve L5. Pincement ou hernie discale, je ne sais pas, mais cause de la sciatalgie c’est sûr. Ce que je sais en revanche, c’est que les voyages incessants, et surtout les manipulations du gong (autour de 40 ateliers de gong par an quand-même !) si lourd et difficile à manipuler car cela engendre des déports importants dans le bassin et de la colonne, et personne pour m’aider la plupart du temps, ont eu raison de ma constitution. J’espère que je vais guérir. Je demande à mon Yidam de m’envoyer des Dakinis (et aussi de robustes Dakas !) pour m’aider. On verra bien.

Aujourd’hui, j’ai beaucoup prié pour vous. En plus du reste. Quoi ? Vous croyez que je me la coule douce ?

Jour 7 – Si tout se passe bien, c’est le dernier jour de la « purification du Corps ». Deux amies sont venues méditer avec moi. Cela fait tellement de bien ! Ce qui fait du bien, ce sont elles bien sûr, mais aussi de sentir qu’il y a des êtres sur le Sentier qui désirent sortir du samsâra et atteindre la Délivrance. Il y a tellement de gens qui n’ambitionnent rien de plus que de peindre leur prison en doré, abandonnant dans le meilleur des cas leurs vies à toutes sortes de « peintres-thérapeutes » abusant de leur crédulité et de leur argent ! Et tellement plus encore de personnes qui n’ont pas la moindre idée de comment s’y prendre. Et encore plus qui ignorent que l’enfer n’est pas une fatalité.

Malgré les douleurs, j’étais là, elles aussi, et la pièce s’est remplie de lumière et d’amour.

Jour 8 – Il ne reste que des douleurs résiduelles. Fin du stage du Corps on dirait… Ce soir, je verrai quand-même un microkiné (aucun rapport avec la kinésithérapie), par prudence. Je n’ai pas fait de rêves mais un cher étudiant les a fait à ma place et les a décrits à ma Youm en lui demandant des nouvelles. Il dit : « j’ai vu que mon bien aimé est malade mais qu’il demeure dans l’indifférence (de la shunyata) et reste heureux ».

A propos de « purification ». Le grand nombre de personnes qui ont un contentieux avec les religions monothéistes voient cette notion d’un très mauvais œil. Et en fonction de ce qu’elles en comprennent, elles ont peut-être raison. L’idée que l’être humain serait impur, et donc mauvais et pervers est une croyance. Elle n’est fondée sur aucune réalité objective et/ou vérifiable. Cela entretient un sentiment de culpabilité et abouti à la dépression ou au fanatisme, voire au fascisme. Accomplir des pratiques à partir d’un tel point de vue pour « devenir pur » est aussi stupide que de laver de l’eau pour la transformer en eau. Pour un yogi, une yogini, purifier signifier permettre (souvent dans l’ordre) aux samskaras, vasanas et kleshas de partir. C’est tout. Quand on prend une douche, on n’a pas l’impression de devenir autre mais juste propre, non ? De même, la purification, par exemple par le rituel de Vajrasattva (que j’effectue chaque jour), nettoie le karma de ses impressions, implications et infections. A ce propos, pour celles et ceux qui connaissent, quand tu pratiques Vajrasattva principalement pour résoudre des problèmes du Corps, n’entre pas dans la récitation vajra ni celle silencieuse mais effectue le mantra à voix haute et rythmée jusqu’à la fin. Ce n’est pas la peine de rechercher l’extase mystique ni même de permettre à la Kundalini de s’éveiller. C’est trop tôt et inutile. D’ailleurs, il faut lui foutre la paix à la Kundalini !

Une histoire… Un brahmane fait ses ablutions dans le Gange. Bouddha s’approche de lui et lui demande :

– Noble brahmane, que fais-tu ainsi dans l’eau ? Les humains ne doivent-ils pas marcher sur la Terre ?

– Bien sûr qu’ils doivent marcher sur la Terre, mais pour l’instant je purifie tout mon être dans l’eau sacré du Gange afin d’atteindre un jour la Délivrance.

– Noble brahmane, que penses-tu : les poissons qui vivent nuit et jour dans l’eau du Gange sont-ils délivrés ?

– Non, ils ne le sont pas.

– Alors comment le seras-tu, toi qui n’y trempes ton corps que quelques instants ? »

J’adore !

Demain, d’autres viendront pour m’accompagner à nouveau. Je suis très excité.

Jour 9 – Que de lumière ! Trois amies sont venues partager la méditation dont une s’est installée bien en face pour pratiquer trataka les yeux dans les yeux durant une heure. Aujourd’hui, je ne sens plus mon corps et sans corps mon esprit peut voler où bon lui semble, se démultiplier, se réduire, s’expanser.

Autrefois, j’aimais visiter les Terres Pures des bouddhas. Et c’était merveilleux. Mais ça ne me dit plus grand-chose. Je crois que ce monde aussi désespérant qu’il paraît, notre monde, est bien la Terre Pure du Bouddha. Alors, où aller ?

C’est maintenant le stage ou stade de la Parole. Pour que tu comprennes, en deux mots, le Corps dans ma tradition n’est pas seulement le corps physique mais aussi tout ce qui montre une apparence, une forme ou une couleur. Ainsi, les émotions, les pensées, les concepts, les croyances, les névroses, les maladies… tout cela est du domaine du Corps. Pour résumer, tout ce que nous croyons tangible et qu’on peut assimiler aux expériences de l’état de veille représente le Corps. C’est aussi Cela-Qui-Est, le Réel, bien qu’on le croit toujours être autrement. La Parole, quant à elle, représente le domaine du sensible et du sens expérimental, le Naad, le son, la vibration, le frémissement… C’est très subtil. Tout ce dont tu rêves appartient aussi à la Parole.

Alors, je m’attends à ce que les poils de mon corps se tournent vers la droite. Les poils, et j’espère que tu les gardes bien tous, vibrent avec le vent extérieur et plus secrètement avec le vent intérieur, ils captent les sons émanés des éveillés de tout l’univers et font vibrer le Cœur à l’unisson du Dharma.

Je crois que « je meuble » là car en vérité j’ai de moins en moins de « choses » à relater et de plus en plus de « riens » à dire. Donc, silence.

Jour 10 – Ce qui est toujours extraordinaire, c’est quand l’énergie de la matière cosmique te pénètre. Je veux dire que la Claire-Lumière n’est pas seulement intellectuelle. Ce n’est pas une expérience exclusivement subjective mais aussi sensorielle, prânique, physique, terrestre. Il y a aussi la légèreté de la Terre et l’épaisseur de l’Espace. Les gens obsédés par l’idée de s’enraciner, et il y en a tellement aujourd’hui, ne peuvent pas connaître cela. Ils se transforment en arbres, persuadé que c’est une bonne chose. Pourtant un arbre est prisonnier de la Terre qui le nourrit et il tente de s’échapper en s’élevant vers le ciel. S’il s’élève trop haut, il tombe. Nous, nous devons marcher, marcher et marcher encore, et bouger, et danser… Ce qui compte pour les humains, ce ne sont pas les racines ses appuis; donc l’aplomb. N’est-ce pas un essentiel du Yoga ? Les arbres dépendent du vent pour danser. Nous, nous avons l’extase divine pour cela et elle provient du cœur, non de l’extérieur.

Les jours qui viennent, je vais être totalement seul, je vais être totalement avec le Yidam, je vais être totalement… Et je vais prier pour vous. Prier, c’est un mot que tout le monde comprend quoiqu’il ait plusieurs sens. Je ne prie pas quelqu’un ni un dieu. Prier, c’est ouvrir son cœur pour laisser l’amour s’en échapper. Mais comme je le répète à qui veut l’entendre, tant que le cœur est rempli de quelque chose (pensées, intentions, amour, haine, croyances…) il n’y a pas de place pour l’amour dont je parle, l’amour inconditionnel bien sûr. Et alors cela reste une sorte de grenier rempli d’un bien gros bordel ! Et cet amour inconditionnel reste caché, tapi dans une petite malle déglinguée, elle-même recouverte d’ustensiles en tous genres. Quand tu as fait le ménage, tu trouves la malle un peu par hasard puis l’ouvres avec pétoche et frénésie, et pssssscht ! ça explose et rayonne sans s’arrêter avec plein de lumière, comme dans les contes pour enfants !

Jour 11 – Pour s’entraîner dans le yoga et dans la méditation, il faut avoir une discipline de fer. Cela peut prendre des années. Il y a celles et ceux qui se découragent, et les autres qui finissent par s’attacher à leurs pratiques et perdre le but.

On doit vraiment obtenir des aperçus de la nature de l’Esprit, et que cela soit bien réel, net et tranchant. C’est le seul moyen de ne pas s’égarer.

Aujourd’hui, je me repose. C’est une façon de parler : demeurer dans l’État Naturel… Le grand bonheur, c’est de maintenir la conscience dans la perception de la Claire-Lumière, quoique je fasse. Il y a une méprise courante sur l’état de non-distraction, celle de croire qu’il faut rester coincé dans la concentration, comme si on avait avalé un porte-manteau. Cela va un temps, quelques années pour certains, quelques jours pour d’autres. Mais l’idée est d’habituer l’esprit à cette luminosité, lui apprendre à ne pas en avoir peur, à l’aimer, la choyer, et surtout y retourner sans cesse pour s’accoupler avec elle. D’ailleurs, tout le monde veut faire l’amour tout le temps. Tant mieux ! Mais pourquoi vous ne voulez pas coucher avec votre Claire-Lumière ? Et vous libérer pour de bon ?

Quoique je fasse ou dise, cette clarté vide et nue, extatique et infinie est toujours présente, soit « en fond », soit je m’y fonds. Le Sentier n’est pas de supprimer les émotions et les pensées, ni de les contenir, ni de les suivre. Simplement rester dans la Claire-Lumière quoiqu’elles soient et alors toutes ces émotions et pensées s’élèvent comme des manifestations de la conscience primordiale. N’est-ce pas merveilleux ? Il nous est donné de tout vivre, de jouir de toute la Maya. Nos existences sont comme une fête incessante, une puja universelle !

En repensant aux premiers jours de la retraite, je dois dire que j’ai été terrifié d’avoir vu les couleurs et les lumières s’atténuer comme s’il y avait eu une éclipse totale dans mon cœur. Je crois que cela était plus pénible et effrayant que la douleur physique. Des myriades de milliards de milliards d’êtres vivent dans cette éclipse sans même savoir ce que c’est et c’est tellement horrible ! Horrible de chercher sans cesse de quoi manger, de traverser la Méditerranée sur des embarcations vouées au naufrage, de mourir de froid dans les rues de Paris ou d’ailleurs, d’être obligé de tuer sa mère parce qu’elle a regardé un autre homme que son mari…

Il y a les frissons de Kundalini-Shakti qui danse en moi et les frissons d’horreur de la souffrance universelle qui m’arrachent des larmes, à la fois de nectar et de sang. Puissé-je ne jamais m’éloigner de cette conscience et toujours agir d’une joie ferme et conséquente.

Jour 12 – La lumière est une image. Elle fait référence à la clarté ou la pureté de la conscience lorsqu’elle est dégagée des afflictions, des intentions, des concepts… L’esprit n’est ni obscur ni clair, à l’image de l’espace qui n’a ni couleur ni forme.

Aussi vite qu’un serpent dénoue ses propres anneaux, pensées, émotions et visions s’autolibèrent en moi  au point que seul l’intangible demeure.

Tu sais, on parle souvent de la Maya comme étant l’illusion du monde. C’est bien, c’est très bien et c’est la vérité ! Pour autant, n’oublie pas la dissipation des apparences. Cela est bien plus important que d’observer le caractère illusoire du monde. Qui maintient la conscience au sein du processus de dissipation des apparences demeure dans la contemplation de l’autolibération des créations illusoires, et jouit alors de la Félicité de l’état de non-réalisation. C’est le sentier des Vainqueurs.

Jour 13 – Si longtemps sans transmettre et partager le Dharma, la moelle de mes os, cela fait long, vraiment long. J’enseigne donc aux dakinis, aux fantômes, aux rares insectes qui reviennent avec le printemps… mais je vois bien que ce sont des opportunistes. Voudraient-ils de mon « A court » ?

Demeurer dans la pensée ne libère pas. Demeurer dans la non-pensée ne libère pas. Et la montagne ne peut se gravir elle-même.

Jour 14 – C’est le stage de l’Esprit désormais. Mais je n’ai pas envie d’en parler. Des fois que mon esprit m’entendrait…

Il y a toutes sortes de dérives, certaines effroyables et malsaines, d’autres saintes et séduisantes. Ce sont toujours des dérives, des occasions de manquer l’autre rive. Ma Youm étant absente physiquement, je me sens justement partir à la dérive. Me voici comme un cheval fou, sans bride, divaguant dans les champs infinis de la Claire-Lumière, tantôt ivre de rien, tantôt aspiré du Tout. Pourtant, aucune tristesse, aucune affliction ne demeure dans mon esprit. J’attends le retour, c’est une méditation. C’est clair, il me faudrait une bonne bière et la mousse craquante au-dessus .

Jour 15 – Infini de l’espace. Quand il n’y a plus d’intérieur ni extérieur, la conscience de l’espace sans limite est là. Aucune peur, émotion, pensée… ne peuvent s’y tenir. La joie, infinie elle aussi, n’est pas de ces joies provenant d’une cause quelconque. C’est la joie des imbéciles, la joie du bedeau qui sonne les cloches à toutes volées, la joie muette qui fait frissonner tout ton corps alors même que tu sais que cela n’est pas ton corps ni celui d’un autre.

Jour 16 – Infini de la conscience. Ce qui frémit encore par ici est un reliquat du soi, une effluve de la conscience qui hésite à abandonner cet espace infini de peur qu’elle s’y engloutisse. Et pourtant, ignorant l’espace et demeurant dans son infinitude, elle sait alors qu’elle est sans limite. Et cela est bien.

Jour 17 – Rien n’est ni n’est pas. Oui, mieux que l’unité, l’effondrement de toute affirmation d’existence ou de non-existence est vraiment le chemin. Car l’unité n’est qu’un concept, une abstraction séduisante, une expression irrationnelle, bref un piège à cons ! Quelle merveille que l’effondrement, l’état de non-connaissance, l’abandon de tout savoir, l’absence totale de stress et d’intention, la spontanéité, la liberté…

Jour 18 – Shunyata : non-choséité de tout. Toutes les apparences, pensées, émotions, choses et êtres sont autant de joyaux sublimes émanant spontanément de rien, autant de merveilleux trésors libres de toute réalité en leur état de non-essence !

Jour 19 – Oh Seigneur, puissé-je manifester toutes les siddhis pour aider les êtres. Puissé-je être un passeur infatigable et ne jamais me complaire dans l’extase du Vide. Ou comme disait mon grand-père dans son lit en tirant l’édredon jusqu’au menton : « épargnez-moi de crever le cul dans les plumes ! »

Jour 20 – Il reste deux petits cailloux et je pense à vous. Je pense à deux petits cailloux et il reste vous.

Jour 21 – Et ce jour l’aventure se termine (et continue !) avec la sadhâna « Félicité du Père et de la Mère réunis » avec ma Youm ! J’ai tout oublié et vivement demain !Et tous vos cailloux sont là, passés un à un de l’autre côté, sur la rive du monde ordinaire car lui-seul est extraordinaire ! La statuette figure une yogini dans une assise totalement libre et sans distraction ni but. Elle est passée secrètement de mains en mains pendant près de deux-cents ans. Les yogis solitaires l’utilisaient pour trouver de l’inspiration dans les moments difficiles. En effet, dans le yoga tantrique, on ne rejette ni le désir ni la colère ni la peur. Au contraire, les émotions les plus basiques servent de carburant pour allumer le feu (tapas) de la dévotion (bhakti). Lorsque l’esprit était morne et sans désir, le yogi pouvait renverser la statuette qui présentait alors le sexe offert du personnage. J’ignore si l’équivalent existe pour les femmes…

One Comment

  1. Sylvain

    Merci pour ces « confessions intimes » ! On constate que même un yogi aguerri peut subir les assauts des démons… on pense forcément au grand Milarepa.
    Tu l’as bien mérité ta bonne mousse!
    Hâte de te retrouver à la retraite d’avril… (avec quelques « secrets » impossibles à transmettre ici?… )

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