Ecole de Adi Yoga - Nantes et Ile de France
 
Jour 129

Jour 129

Conseils aux enseignants

Ce billet s'adresse à tout le monde, mais un peu plus aux enseignants de yoga, tous les yogas, et de façon générale aux enseignants d'un Dharma quel qu'il soit.

Depuis longtemps, j'ai remarqué une sorte de distorsion intellectuelle dans la façon d'enseigner, parfois même de grands maîtres, qui sème la confusion dans les esprits des élèves et auditeurs en raison d'un savant mélange entre deux aspects de la transmission : le domaine de l'absolu et celui du relatif.

Lorsque tu partages sur un plan relatif, par exemple concernant les bénéfices de telle posture ou l'intérêt de tel rituel, et surtout lorsque tu réponds à une question du domaine relatif de la vie ordinaire, tu devrais placer ton propos sur le même plan et non pas chercher à répondre directement sur un plan absolu ou essentiel.

Sinon, la personne ressentira du désordre. Parfois, elle ne comprendra pas la réponse, d'autres fois elle se sentira manipulée et dans tous les cas trouvera qu'on ne l'a pas vraiment écoutée. Ce n'est pas juste. L'enseignant doit caler son discours sur la même fréquence que celle de l'élève pour que la communication soit harmonieuse et profitable.

Dans un second temps, et par une démarche délibérément socratique, il se peut que la discussion s'élève progressivement vers des niveaux touchant à l'essentialité. Mais cela dépend de l'habileté de l'enseignant et de la disponibilité du moment de l'élève. En tous cas, répondre par l'absolu à du relatif s'apparente à de la manipulation et masque une certaine incompétence et un manque éthique du professeur.

Toutefois il existe des situations particulière où ce procédé reste bénéfique. Il faut alors qu'il soit soudain et sorte du cadre de toute logique samsârique et intellectuelle. Les Zens par exemple sont passés maîtres en la matière. C'est la technique du Koan ou encore les joutes philosophiques auxquelles se livrent les moines tibétains pour se détendre entre deux sessions de pratique. En ce qui concerne cette dernière méthode, il s'agit plutôt d'un jeu dans lequel il n'y a pas d'enjeux personnels.

De la même façon, lorsque l'enseignement ou le débat porte sur l'absolu, tu ne dois pas déroger au niveau de cette approche. Ramener la fréquence au niveau relatif revient à mépriser la personne et rabaisser la valeur du Dharma partagé.

Mais là aussi, il se peut que la personne soit tellement "perchée" qu'elle peine à intégrer ses expériences à un niveau plus ordinaire du quotidien. Il convient alors de l'aider à revenir dans le relatif, mais pas en termes d'abaissement vibratoire et au contraire en termes d'investissement dans la matière, ce qui est le plus beau cadeau qu'elle puisse s'offrir. Parfois, c'est précisément ce qu'il ne faut pas faire : donc c'est encore à l'enseignant de développer sa compréhension et d'asseoir sans hésitation sa connexion au cœur de son élève.

Par ailleurs, la Vie n'est pas un long fleuve tranquille. Quand une personne a besoin maintenant de réponses sur le plan absolu, ça ne veut pas dire que demain elle n'aura pas besoin de conseils pratiques.

Mais tout cela n'est pas suffisant. Ce que je viens de dire reste un cadre pratique qui reste étroit et pas si élevé spirituellement. Disons que c'est un niveau de psychologie de base servant de point de départ honorable et respectueux. L'enseignant doit avoir suffisamment travaillé pour voir l'absolu dans le relatif, et le relatif dans l'absolu. Rappelle-toi : "La Forme est Vide, le Vide est Forme..." Ainsi, il sera en capacité d'apporter une aide relative qui élèvera la personne sans contrainte et le plus naturellement du monde. De même, il doit être capable de montrer en quoi et comment l'absolu s'invite continuellement dans le relatif. Dans les deux cas, l'interlocuteur en tirera de grands bénéfices parce que la dualité se dissipera au moins un moment provoquant joie et ouverture.

La joie et l'ouverture devraient être pour le professeur les critères d'évaluation d'un échange fructueux.

Dans l'Adi Yoga, le Dzogchen et le Mahamudra, nous évoquons tout le temps de l'Union comme étant le socle et la destination du Dharma. Nous parlons rarement de l'Advaïta qui représente la non-dualité ou l'Un. Pourquoi ? La notion de l'Un est une notion métaphysique, cela ne peut être qu'intellectuel et philosophique. L'Union est de l'ordre de l'expérience et de l'action. Et c'est cela que nous recherchons tous. L'Union est l’objectivation, l'incarnation de l'Un dans la psyché et tout le corps d'un être : c'est bien plus intéressant. Voilà pourquoi nous cherchons à "unir" l'absolu et le relatif, la vacuité et la densité, la vérité et les moyens habiles (d'aller vers elle), etc. En réalité, il y a quelque chose d'artificiel, voire d'absurde à  chercher à unir ce qui est fondamentalement uni. Mais cela n'est vrai que du point de vue de l'absolu. Dans le samsâra, cette expérience n'existe pas et c'est l'unique raison pour laquelle nous "singeons" l'absolu jusqu'à ce que notre mental si mal élevé lâche l'affaire et que cet absolu se révèle de soi-même. En résumé, la pratique de l'Union est du domaine relatif tout en nous mettant le plus directement possible en contact avec l'absolu. C'est le chemin court et enivrant. de la Folle Sagesse.

Bref, ne joue pas avec les doubles discours et met-toi réellement au niveau de tes interlocuteurs. Tout en travaillant toi-même pour t'éveiller et acquérir le cœur et les compétences pour guider tes élèves. Il le faut vraiment, car encore une fois, se contenter de "faire attention" à ne pas créer de confusion n'est ni suffisant ni juste.

A remarquer aussi que l'absolu ne peut s'exprimer par le langage humain ordinaire. A la rigueur, la poésie, les chants d'éveil, les gestes, le silence, les métaphores, la langue secrète des Siddhas... Il existe beaucoup de moyens de communication dont on pourrait dire qu'ils constituent un corpus de la langue du cœur.

J'aurais peut-être dû commencer par des illustrations...

"- Je suis tout le temps dans la misère, je n'ai pas d'argent et quand j'en ai je le perds sans même savoir comment et pourquoi...

- Cet Univers est l'abondance absolue, tout y arrive, tous les possibles sont là et t'attendent. Tend les bras et sert-toi !"

Quelle horreur cette réponse ! Ça signifie qu'on pense que la personne ne tend pas les bras, au sens propre comme au figuré, qu'elle impuissante et sans mains devant un prétendu trésor. Ce n'est même pas encourageant, plutôt angoissant et culpabilisant. Là, on fait vraiment fausse route. Il vaudrait mieux que l'enseignant exprime d'abord son désarroi car la situation doit être conjointement reconnue et acceptée. Et par exemple, lui demander ce qu'est la misère pour elle : est-ce juste une histoire d'argent ou porte-t-elle sur d'autres domaines également ? Par exemple  chercher du côté de "ce qui n'est jamais misérable" pour elle car s'y cache peut-être le réservoir d'abondance de la Claire-Lumière. Cela n'exclut pas non plus des conseils pratiques mais au moins sont-ils tournés dans une perspective plus détendue et élevée. Mais ce n'est ici qu'une idée suggérée car il existe des milliards de réponses possibles, autant que d'êtres concernés.

Bon, je crois que ce billet serait trop long si je proposais d'autres exemples, et chacun est capable de les imaginer facilement.

Pour finir, l'action la plus importante que devrait accomplir un enseignant (au-delà de se libérer lui ou elle-même) est de prier constamment pour ses élèves. Il doit développer le pouvoir d'être accessible et de les soutenir à distance par une simple opération d'esprit générée par chacun de ses élèves, le jour, la nuit dans les états de rêves et de sommeil, dans les autres bardos y compris celui de la mort. Une "simple opération d'esprit" suggère que l'élève, même s'il n'est pas encore en capacité de pratiquer les Six Yogas de Naropa, peut accéder à l'espace de l'enseignant juste par son désir ou sa volonté. Prier (sous diverses formes) pour ses élèves est le plus gros boulot de l'enseignant et constitue 90% de la transmission. Tout le reste n'est que prétextes à initier un processus nomade vers la réalisation de la nature de l'esprit, l'absolu, ce qui de ce point de vue est également indispensable.

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