Les prosternations

Depuis la fin de l’esprit chevaleresque, il est presque atroce pour un occidental de se prosterner devant ce qui pourrait symboliser pour lui un ou des objets(s) de respect, de dévotion, voire de vénération. Notre culte de l’individualisme et même l’auto-adoration dont nous souffrons aujourd’hui ne nous permet pas de comprendre en quoi consiste la dévotion en tant qu’élan du cœur simultanément passionné et raisonné.

C’est pourtant cet état d’esprit censé conduire qui effectue des prosternations. L’idée est de faire allégeance aux objets et aux êtres dont on croit qu’ils peuvent soutenir et  guider sur un chemin de vie personnel. En l’occurrence, l’idée est de prendre refuge et d’obtenir sa carte de réfugié. Sur fonds d’immigration massive, n’est-ce pas ici un sujet d’actualité ?

Le pays qui nous tourmente et nous torture est le samsâra, ce monde infernal de la perpétuelle réitération des mêmes erreurs, addictions, pensées malheureuses, émotions indésirables. Il est logique, sinon souhaitable, de tenter d’émigrer vers un autre pays : le nirvâna. Si tout se passe bien, parvenus à la frontière, il ne reste plus qu’à demander asile. Mais ce pays a une particularité. Il exige d’arriver nu et sans aucun bagage. De toute façon, cela se passe toujours ainsi car nous comprenons vite que si nous devions traîner tout le fatras de nos jouets inutiles, et toxiques pour la plupart, nous ne pourrions pas faire plus d’un mètre ! Dans cette terre d’accueil, nous serons tellement nourris, choyés, enthousiasmés par la pleine conscience et l’amour infini qui s’en dégage que nous n’aurons absolument besoin de rien. C’est à cela que servent les prosternations. Le grand nettoyage de l’esprit. Ne rien devenir du tout et laisser l’égo à la porte. Laisser l’égo à la porte, c’est comme lâcher un énorme fardeau. De toute façon, il ne passerait pas par le trou d’aiguille du nirvâna.

Quand vous vous prosternez et que par cela vous n’êtes rien (n’en déplaise à notre Président), vous êtes dans la posture du guerrier spirituel. Malgré les apparences, vous êtes une personne noble qui prend enfin le contrôle de la situation et parviendra sans conteste à ses fins. Il ne s’agit pas d’être humble, de perdre son esprit républicain, de se comporter comme une carpette. Il s’agit simplement de reconnaître et s’ajuster à l’ordre du monde en comprenant profondément qu’il existe dans l’Univers des objets qui nous élèvent, d’autres qui nous rabaissent et d’autres encore qui nous maintiennent dans la médiocrité.

Il y a trois « objets de refuge », plus un autre qui les concentre : Bouddha, Dharma, Sangha et Guru. Un Bouddha est un être ordinaire qui s’est libéré du samsâra. A la fois pour lui-même et pour vous, il est parti en éclaireur, et depuis sa belle résidence dans son nouveau pays d’accueil nous envoie des jolies cartes postales nous invitant à le rejoindre. Le Dharma est un itinéraire détaillé comprenant aussi toutes les options possibles. C’est un bien précieux car dans le pays du samsâra, un tel itinéraire n’est même pas envisageable. Le Sangha nous permet d’avoir des compagnes et compagnons avisé-es sur le chemin. Vous le savez, les migrants qui voyagent ensemble ont un peu plus de chance de s’en sortir. Quant au Guru, c’est lui qui fait le boulot pendant que Bouddha se la coule douce dans le nirvâna. Cela signifie qu’il peut parfois être une personne, un être très cher pour vous, et qui vous élève, dans les deux sens du terme. Le Guru, c’est un peu le bateau pour traverser la méditerranée. Il est indispensable qu’il soit performant et insubmersible !

Ces objets du refuge sont des symboles. Je l’ai dit, il n’y a rien de tout cela dans le nirvâna. De même que, lorsque vous êtes dans la présence pure de votre propre esprit, il n’y a rien. C’est comme le ciel immense, vide et lumineux. Par moment il y a tout, mais ce n’est rien. A d’autres moments, il n’y a rien, et c’est tout. C’est le rien de la liberté, le rien où tout arrive, où tout est là. Lorsque vous vous prosternez, n’espérez pas obtenir quoique ce soit ni vous retrouver ailleurs que là où vous êtes. Sachez seulement que votre corps va se nettoyer de ses toxines, votre mental de ses poisons. La sagesse du Bouddha va couler en vous, la perspicacité dharmique guider vos actions, une vibrante solidarité universelle vous entourera et vous serez aussi solidaires de tout, et enfin vous serez vous-même un passeur de clandestins ! Pas dans cent ou mille ans, tout de suite ! Tout dans l’univers est connecté et vous ne devriez jamais douter que des myriades de corps subtils vous accompagnent et font le même geste, ressentent la même joie et se libèrent aussi progressivement de la souffrance et de la cupidité.

Les passeurs de clandestins ne sont pas comme les bouddhas. Ils vivent et œuvrent à la frontière du samsâra et du nirvâna, aidant les migrants à passer. Ils savent qu’à tout moment ils peuvent passer eux-mêmes et ne ressentent donc aucun désarroi, ni tension ni fatigue. On les appelle Bodhisattva.

Les prosternations devraient être une fête, un yoga joyeux, un partage cosmique avec tous les êtres ! Souvent mal présentées, parfois même comme un pensum, et sans assez préciser la nécessité d’étudier et de réfléchir intensément à l’opportunité de changer le paradigme samsârique, ce yoga si doux et profond risque d’être mal compris.

Voici une vidéo explicative pleine d’humour qui apporte beaucoup de fraîcheur à un sujet si sérieux…

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