Équanimité

Claire-Lumière Mère et Claire-Lumière Fille

L’objectif que nous souhaitons atteindre dans la méditation est l’équanimité (upekshā). L’équanimité est la qualité principale du nirvana ou de l’état de réalisation d’un être humain, son plus haut degré, son plus bel accomplissement.

Mais qu’est-ce que l’équanimité ? Comme l’indique son nom, il s’agit de l’expérience de ce que tous les êtres et phénomènes sont éprouvés, goûtés, sentis comme procédant d’une réalité unique et indivisible. Dans le Tantra, on évoque aussi cela par l’expression « même saveur », autrement dit « tout a le même goût ». Pourtant, nous devons distinguer l’équanimité de l’in-différence. Nous ne sommes pas indifférents à la souffrance, au plaisir, ou encore à la nostalgie. Nous ne sommes pas indifférents aux innombrables caractéristiques des êtres et des choses. Nous ne sommes pas indifférents à la richesse créatrice et infinie de l’Univers. Cette immense diversité est appréhendée selon sa nature propre. Et cette nature propre n’obéit à aucun principe, aucune loi, aucun processus créatif. Cette nature propre est tout simplement vide de toute essence, et même vide d’elle-même. Cette nature propre est l’esprit dans son statut fondamental. Tout ce qui crée et diversifie est une réalité de seconde main.

Il semble même que ce soit cette vacuité fondamentale de l’esprit qui permette (par sa non-action et son absence de téléonomie) à tout ce qui survient de survenir. De même que les nuages sont inséparables du ciel, le vide est inséparable des apparences quelles qu’elles soient. L’expérience de l’équanimité émerge de la conscience demeurant dans la contemplation de la nature propre de tout ce qui est. Cette contemplation équanime n’empêche nullement la fonction discriminatrice de la conscience. Mais lorsqu’il n’y a pas d’équanimité dans l’expérience humaine, on ne trouve que fausseté, opinions, erreurs, soifs et dégoûts. Les vérités relatives sont prises pour absolues (jusqu’à ce que d’autres les remplacent). L’absolu est lui-même conceptualisé (ce qui le rend irrémédiablement relatif).

Pour ainsi dire, l’expérience d’équanimité à laquelle conduit la méditation est indispensable à l’équilibre psychique des êtres. Un être équilibré psychiquement est ce qu’on appelle un Bouddha. Ce n’est rien de plus ni de moins.

Dans l’équanimité, paix et guerre, plaisir et douleur, homme et femme, grand et petit… toutes les paires d’opposés sont transcendées. Nous demeurons dans le frémissement extatique de la nature de l’esprit. Il en résulte une grande perspicacité, une bienveillance naturelle et de la clairvoyance à l’égard de toute chose et de tout être. Il en résulte une capacité joyeuse à affronter l’adversité, à trouver des solutions ou des remèdes à la souffrance, un pouvoir de résilience hors du commun et une force physique, émotionnelle et mentale colossale, et bien entendu un sentiment de paix imperturbable. C’est que l’équanimité est en relation avec l’égalité fondamentale des êtres et choses. Elle exprime la puissance innée de l’esprit qui, à l’origine, est unique et indivisible, l’esprit connaissant et observant que toutes les apparences sont du même moule.

Lorsque nous luttons contre le racisme, nous devenons anti-racistes, donc racistes. Lorsque nous luttons contre la guerre, nous devenons des guerriers de paix. Et inversement. N’est-ce pas incongru ? L’équanimité induit l’absence de lutte, et de même l’absence d’ambition et d’espoir. Nous avons besoin de transcendance pour nous tenir dans un état de non-guerre et découvrir un troisième voie, au-delà de toute dualité, une voie susceptible de nous ouvrir aux merveilles de la Création, nous sommant de les célébrer, de les protéger et de les aimer, y compris ce que nous refuserions de prime abord. Il n’y a rien à refuser dans l’équanimité, car notre cœur déborde de joie et d’amour, et cet amour est le médicament suprême guérissant tout de la souffrance et de la bêtise.

Dans l’équanimité, il n’y a rien faire, à penser ou à conquérir. C’est pourquoi elle est le socle de l’action, et de la pensée et de la victoire. C’est difficile à croire et à comprendre car nous sommes habitués à expérimenter le monde à travers les contrastes, sans réussir à nous déterminer sur ceci ou sur cela.

Ceci et cela ne posent nul problème en soi. C’est l’habitude de les mettre continuellement en perspectives qui pose problème car cela nous distrait de la vision pure, celle de l’esprit initial non caractérisé. Cette nature de l’esprit, occultée et méprisée, ne fonde plus nos actes et nos pensées, ce qui nous conduit à nous tenir dans un dualisme, avec ses peurs, ses espoirs et ses croyances.

La dualité elle-même ne pose nul problème. Bien au contraire, elle est notre père-mère d’où surgit le monde et sa merveilleuse exubérance. Alors que notre père et notre mère se sont unis pour nous donner naissance, nous devrions reconnaître dans cette union l’acte créateur de notre propre existence qui, elle, est unique. Et c’est dans sa propre unicité qu’un humain peut découvrir l’unicité de l’esprit, la conscience cosmique. Chaque être est unique, non pas pour être différent (puisqu’il est déjà différent) mais pour reconnaître l’Un en sa propre situation. Vivre n’est rien d’autre que l’Un faisant l’expérience de l’Un dans le multiple. Atteindre l’équanimité, c’est revenir à cette expérience, ultime accomplissement de l’être humain.

Lorsque nous vivons dans l’équanimité, la nature lumineuse de notre esprit peut s’incarner enfin, dans la matière, dans les vibrations, dans les sons, les couleurs et les innombrables inventions du Cosmos. Alors, nous vivons chaque instant comme une offrande, comme un cadeau.

Et en attendant cet instant béni, la Claire Lumière de notre esprit gémit comme une chienne abandonnée sur une ère d’autoroute à l’aube des vacances d’été.

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