Le point exquis du Bodhisattva

La différence entre un Boddhisattva et un Bouddha n’est pas de nature. Elle se situe au niveau du mode d’être et de l’expérience particulière qui en découle.

Dans l’état de confusion ordinaire, on cherche à survivre

« Hands of Compassion” de Mayumi Oda

Avant tout, il faut du temps pour démarrer une carrière de Bodhisattva, si j’ose dire. Shantideva, grand maître du VIIIème siècle, déclarait que les humains ordinaires sont comme des arbres morts et les Bodhisattvas des arbres en pleine croissance. C’est un peu cinglant comme affirmation. Mais il y a de cela.

Dans l’état de confusion ordinaire, on cherche à survivre. On est là, dans ce monde, incompréhensible, beau et laid à la fois, et l’on tente de survivre en gérant le plus pressé ou bien le plus prégnant. S’il faut un sens à cette vie, eh bien on en trouve un ! Si on ne trouve pas, on se laisse mourir ou on se suicide. Il y a quelque chose de morbide dans le fait de tenter de survivre. Ce n’est assurément pas vivre ! C’est comme un arbre mort dont la matière soutient une certaine forme, même majestueuse, mais la sève ne monte pas. Lentement, elle descend et un jour l’arbre est abattu, peu importe que ce soit par les termites, la foudre ou le bûcheron.

Le Bodhisattva quant à lui a longuement réfléchi et étudié. Il est arrivé à l’expérience intime de l’impermanence et de l’hypocrisie fondamentale qui mène le jeu de l’état confus. Il exècre jusqu’à ses propres actions conçues en dépendance de cette confusion. Il aspire à sa propre révélation, à sa propre libération. Il aspire, et la sève monte… Et avec elle tous les processus créatifs reprennent vie.

L’aventure ne s’arrête pas là. Vivre, c’est aussi être en relation avec ce qui nous entoure. Chaque relation fondée sur l’aspiration est comme autant d’antennes plongeant dans le grand corps du Cosmos. L’expérience de la non-dualité prend place, qu’il le veuille ou non. Il n’est pas nécessaire de tout connaitre ni de triturer son mental pour expérimenter la non-dualité. Il suffit de vivre en aspiration, honnêtement et avec attention. C’est ainsi que naît également la compassion, cet amour sans condition pour tout ce qui est.

Contrairement à la poésie qu’on trouve parfois dans les livres, la compassion et la relation à la non-dualité ne font pas un long fleuve tranquille aux berges parsemées de vahinés chantant et se trémoussant au son de musique divines. Non, cela a quelque chose d’aigre-doux. Vous ne pouvez pas vous séparer de vos souvenirs. Vous ne pouvez pas oublier tout ce que vous avez vécu et les tortures que vous avez peut-être endurées pour en arriver là. Il demeure un contenu émotionnel puissant et la loi du karma est toujours à l’œuvre. Pourtant, ce qui est doux dans cette aigreur, c’est cette nouvelle approche où il n’y a plus moyen de s’inventer un « moi », de se sentir séparé, coupé (dirait Freud), exilé de soi-même, ce soi-même n’étant ni soi ni autre. Cela est doux. Vous en arrivez même à remercier on ne sait qui d’avoir enduré tout cela : une vague infecte qui vous a porté sur une plage magnifique. Pour le Bodhisattva, ces souffrances sont importantes. C’est un véritable trésor car il sait ainsi vivre en empathie et aider son entourage. Ce trésor, vous le perdrez aussi. Profitez-en maintenant !

Le beau est fascinant et le vrai, sans attributs

« Green Tara » de Mayumi Oda

L’autre « aigre-douceur », c’est que vous êtes en relation avec la non-dualité alors que le Bouddha est la non-dualité elle-même. Il persiste comme une trace, un reliquat de « moi », une vague effluve qui fait l’expérience et se dit : « puisque je fais l’expérience de la non-dualité, elle est séparée de moi, je n’y suis donc pas… » Ici encore, est un regret lié à une forme d’attachement, et à l’inquiétude de devoir quitter le monde de l’expérience, l’idée que dans l’abandon « je » ne suis plus. Tant que nous ne croyons pas sérieusement à la nature de Bouddha et à cette éventualité d’être la non-dualité, nous vivons dans la foi, le fantasme, le désir d’un merveilleux Nirvâna. L’aspiration reste névrotique et il plane un vague parfum de malentendu. Le dupeur dupé par ses propres carabistouilles ! « A l’insu de mon plein gré » admit un jour un certain cycliste à propos de son dopage ! Tout cela est trop beau pour être vrai, pense-t-on, et l’on oscille entre le beau, fascinant, et ce vrai qui n’a pas de qualité spécifique.

Pendant ce temps, notre nature de Bouddha s’actualise toutefois. Et quoique nous fassions, pensions ou disions, elle aussi vit et croit (et cette fois du verbe croître) « à l’insu de notre plein gré », telle un fœtus se développant dans notre ventre. Cela prend de la place, c’est inconfortable et touchant, et nous savons déjà qu’il ne sera pas possible d’accoucher. C’est une mutation : le fœtus nous dévorera totalement ! Cette période pendant laquelle la relation à la non-dualité s’établit et celle où elle s’empare de notre être intime, est la voie du Bodhisattva. Dès la Septième Terre selon les sûtras, nous savons qu’il n’y a pas de retour en arrière possible. De toute façon qui le souhaiterait ? Ce n’est pas que nous devions aller de l’avant. Nous n’avons simplement pas le choix. Dans l’obscurité de l’état de confusion ordinaire, nous pouvions croire ce que nous voulions. Palper une outre en peau de porc et déclarer qu’il s’agit d’une lanterne était possible tout autant que de polémiquer sans fin sur « ce que les choses sont ». Mais quand le jour arrive, aucune tricherie n’est possible. Ce qui est vu est vu et toute interprétation nous ferait atrocement souffrir.

Le Bodhisattva est plus important que Bouddha

“I Will Be With You” de Mayumi Oda

Le Bodhisattva est dans le partage du Réel, partage entre lui et le Réel, mais aussi dans sa radiance. Évidemment, le Réel ne se transmet pas ! Mais il peut parfois se montrer du doigt. Chaque montre est un rayon de soleil et une source de joie et de sagesse pour tous les êtres. Le Bodhisattva est plus important que le Bouddha, car il prend les êtres à bras le corps, quitte à devenir lui-même le déjeuner de ses semblables. Dépasser la relation à la non-dualité et « être elle » est semblable à une cruche remplie d’eau se brisant dans l’océan. Ce n’est pas que les autres soient la non-dualité, mais ce n’est pas non plus que la non-dualité soit autre que tout ce qui est.

Il n’y a pas d’abandon véritable si l’on s’abandonne à quelque-chose ou à quelqu’un. En tous cas il ne saurait remédier définitivement aux inconvénients du samsâra. L’abandon est sans objet (auquel s’abandonner) et les quelque-choses et les quelques-uns sont des friandises, les gracieux ornements de Cela-Qui-Est. Alors, EST la transcendance de l’état non-duel, la présence et son incessant frémissement. C’est le point exquis où le Bodhisattva devient Bouddha quoiqu’il le fut toujours…

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