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lundi 9 novembre 2009

Le petit pépé

Tous les matins, au carrefour que je traverse, j'observe un petit pépé handicapé qui commence sa journée de travail. Elle consiste à faire la manche auprès des automobilistes patientant au feu rouge. Son handicap, tant mieux pour lui, ne lui pose pas continuellement problème. En effet, c'est à vélo qu'il se rend à ce carrefour et c'est avec beaucoup de prestance que, chaque jour, il en descend, le pose dans un coin et pisse copieusement contre le premier mur qui se présente. Ensuite, prenant sa béquille, il s'approche du passage clouté. Et piteusement, il boite et tend la main.

Certains conducteurs semblent compatissants, d'autres non. D'autres encore sont peut-être au courant de la stratégie marketing du petit pépé. Je l'ignore car, en ce qui me concerne, je vois la scène de loin puisque je ne passe pas dans cette rue mais traverse le carrefour où elle débouche. Sans-doute que cette arrivée sportive de l'homme, puis ses préparatifs sont-ils inconnus des automobilistes dans la mesure où cela se passe dans l'angle de la rue.

Puis, le soir tombant, le petit pépé emporte son (maigre?) butin, enfourche son cheval de fer, béquille bien amarrée et pédale hardiment pour rejoindre sa maison de carton où peut-être un foyer... Les activités de notre compère m'évoquent celle de la pensée lorsqu'on entreprend de méditer et d'observer ce qui s'y passe, plus ou moins... à l'insu de notre plein gré! Pendant qu'on s'interroge sur la réalité ou l'absence de réalité de ce qui survient continûment en notre esprit, ce que nous appelons "illusions" n'en est pas moins présent et bien actif. Les réactions possibles à l'égard de ce qui arrive sont sans limites et dépendent de ce qui est vu et des valeurs personnelles de celui qui voit. Exactement comme la diversité des attitudes des automobilistes patientant au feu rouge. Les pensées et les émotions passent sans cesse comme des canards aux mille couleurs sur le ruisseau de la conscience. Méditer est comme s'asseoir au bord de l'eau ou s'arrêter à un feu rouge. Ce qui est vu ne renseigne pas sur la vérité. Ce qui est vu est vu... C'est alors que l'incessant jeu magique du monde s'étale sous nos yeux. Il n'existe pas d'enseignement plus précieux, plus automatique et plus naturel que celui-là. Personne ne le détient. Personne ne le transmet. Tout au plus peut-on s'en faire l'interprète ou le zélateur?

L'immobilité de la pensée n'altère pas le continuum de conscience. L'immobilité de la parole n'exclue pas d'éprouver et de respirer. L'immobilité du corps ne l'empêche pas de vibrer. En s'asseyant un instant au fil de l'eau, en s'arrêtant au feu rouge, les impostures éventuellement démasquées ont moins d'intérêt que leur présence même et ce que nous apprend leur incessant mouvement.

La conscience du territoire et la vue globalisée qui ont cours au début de l'apprentissage méditatif (dans le cadre de shiné) constituent certes une vision moins nette et plus imprécise du monde. Mais c'est un passage nécessaire qui nous apprend la relativité et nous offre l'opportunité d'un détachement, celle d'un retour vers plus de simplicité et la paix.

Chaque matin revient le petit pépé. Chaque matin, il besogne. Chaque matin, Gérard Martin (un automobiliste) s'arrête au feu rouge et répond de la même manière aux sollicitations de l'homme. Mais si chaque matin ressemble à chaque matin, ce n'est ni la faute du petit pépé, ni la faute de la rue, ni celle du feu rouge. Est-ce à dire que Gérard Martin sait méditer?

lundi 2 novembre 2009

Le connaisseur

J'évoque parfois un certain... connaisseur et réalise maintenant que ce mot si simple peut prêter à confusion. Il ne s'agit pas d'une personne ni d'une qualité morale, mentale ou autre. Ce que j'appelle le connaisseur, en l'absence d'expression plus évocatrice, est juste cette faculté que nous avons à connaître toute chose dans son entièreté, dans sa présence immédiate, et cela avant que le mental n'y dépose ses schèmes de concepts et de savoirs, la cachant à l'esprit cependant qu'elle la lui montre comme signifiant, quoique voilée, déformée, conceptualisée...

Ce que le connaisseur connaît il ne peut à lui-seul l'évoquer ni même le saisir. Mais dans la fraîcheur de l'instant de cognition, quelque chose est connu comme simple clarté, genèse indomptable de tous les processus de l'existence humaine.

Dans le contexte de la méditation, le premier pas vers cette clarté primordiale est la simplicité, juste cela. Etre présent, n'aller nulle part, ne rien vouloir...

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