...Je Suis!
Un peu de bla-bla qui peut être utile...
A la suite du dernier atelier de méditation, je suis amené à apporter quelques précisions sur des notions importantes en jeu dans nos exercices. Comme vous le savez, le prâna (énergie de vie) circule à travers des canaux "psychosomatiques" appelés nadis. On compte 72.000 nadis pour un être humain. De cette énorme quantité, dix sont importants. Et de ces dix, trois sont encore plus importants. Et de ces trois, un l'est encore plus.

Ida-nadi prend sa source dans le chakra racine et s'élève du côté gauche de la colonne vertébrale, chemine jusqu'au sommet de la tête, redescend par le cerveau droit, traverse le front et termine sa course au-dessus de la narine gauche. Son énergie est de qualité lunaire, féminine, négative et paisible. Pingala-nadi prend sa source au même endroit et effectue le parcours inverse (côté droit, etc). La qualité de son énergie est aussi inversée : solaire, masculine, positive et agissante. Entre les deux se trouvent Sushumna-nadi, sur lequel les convergences de canaux subtils forment en divers endroits des vortex énergétiques (chakra). Sa nature est ignée, ni masculine ni féminine, ni positive ni négative, etc. Le propos du yoga est de permettre à l'énergie des deux nadis précédents de réintégrer la Sushumna. Pourquoi ré-intégrer? Parce qu'on ne considère pas que cette séparation, cette dualité énergétique soit de nature à maintenir un état de vie serein et bienheureux. D'un autre côté, l'existence ne se peut que dans la mesure d'une telle dualité. La dualité est créatrice. Elle maintient la vie en général. Elle permet l'échange, le dia-logue, le développement, la croissance... Il y a deux façons d'aborder le sujet. Soit sur un plan théorique, ce qui nous amène à la philosophie et à nous poser la question : "Pourquoi le prâna s'est-il séparé en deux, ce qui me vaut toutes ces misères d'humain?" Soit sur un plan pratique, qui lui ne répond pas à cette question mais en se fondant sur l'expérience directe montre comment et pourquoi une telle question est finalement une préoccupation inutile, je dirais même une perturbation mentale parmi d'autres.
C'est donc en relation avec cette seconde approche que je voudrais apporter une précision que j'estime fondamentale. Tous les maîtres qui ont réalisé leur propre nature (expression étrange qui demanderait trop d'explications ici...) ont éprouvé intimement que lorsque l'énergie de Ida et Pingala est intégrée dans Sushumna-nadi, toutes les perturbations mentales cessent définitivement et que tout leur être est constamment baigné d'intelligence, d'amour et de paix. La théorie, quant à elle, vient en seconde main, comme explication pratique sur la manière d'en arriver à cette situation d'éveil. Il n'y a pas ici de métaphysique, pas de considération sur un paradis perdu et retrouvé ou au contraire à gagner à partir d'un enfer supposé. Ce qui est sûr, c'est qu'en face des perturbations nous nous essayons à toutes sortes de tentatives de résolution, ajoutant à nos soucis des soucis supplémentaires sans que cela apporte la moindre solution aux précédents soucis. C'est ainsi que sur la souffrance se construit la citadelle de la souffrance. Le propos du yoga est donc d'engendrer une rupture définitive avec ce processus.
Dans la Lignée Kagyu, on dit à propos du Bouddha Vajradhara qui symbolise l'état éveillé sans cause : "Né spontanément..." C'est une expression chère à mon cœur. Elle signifie entre-autre que notre propre éveil n'est pas ailleurs et qu'il ne peut être produit. En d'autres termes, il est disponible continument. Cela signifie aussi que les perturbations, les douleurs de toutes sortes, les tares, le chagrin, le désespoir... naissent et meurent continuellement sur la base même de cet nature éveillée. Dès l'instant où nous nous intéressons à cette "base", s'amorce un début de rupture avec le processus de la souffrance. Nous ne devrions pas recherche le Divin. Rechercher le Divin, c'est ajouter des soucis à l'état d'humain. Lorsque nous recherchons le Divin, nous pensons au Ciel, nous pensons à l'idéal, l'idéal du moi, l'idéal de tout l'univers... Et nous devons déployer une énorme énergie, soit pour faire face à l'affliction que cela engendre, soit pour maintenir un niveau d'espoir suffisant à masquer notre pitoyable réalité. Cela revient à exécuter mille contorsions pour voir ses propres yeux. La pratique de la méditation et de ses exercices corollaires nous invite plutôt à observer avec attention le processus de fabrication de la douleur, et donc des perturbations qui la construisent. Elle ne nous invite pas à y mettre fin, ni à rechercher des solutions, des parades, des cataplasmes... Elle nous invite à être présent et/ou plus conscient au cœur même du processus. Mais cela n'est pas suffisant. C'est ici que se situe la différence entre les pratiques contemporaines de "training spirituel" qui, si elles sont utiles pour la relaxation, pour une certaine sérénité ou encore pour lutter contre le stress, échouent et échoueront toujours quant à la cessation de la souffrance et à l'émergence de l'état éveillé. Quand l'énergie des deux nadis intègre le canal central, l'expérience directe de la base est produite, une fois, une petite fois. Cette expérience devient alors le fond de l'entraînement. Et la voie se dessine, toute pure, toute simple. Il n'y a pas besoin de réfléchir, de calculer, de chercher telle ou telle théorie. Cela opère de soi-même. Il suffit de suivre le cours comme un bateau suit le courant de la rivière. Vous connaissez sûrement ces engageantes expressions : "introduction à la nature de l'esprit", "aperçu de l'éveil". C'est de cela dont il est question. Ce n'est pas "prendre conscience" mais laisser apparaître le niveau très très intime de la conscience.
Pour favoriser un tel cheminement, nous invoquons le Guru en début de session. Le Guru est "ce" qui conduit vers la lumière. En réalité, le Guru ne fait rien car il est cette nature de l'esprit, cette "base continument disponible" que je viens d'évoquer. En invoquant le Guru, avec passion, avec amour, avec feu, ce feu même qui est la nature de Sushumna-nadi, l'énergie des deux autres nadis entrent spontanément au centre. Elle est aspirée en quelque sorte. La lune et le soleil s'y unissent et les perturbations cessent. Pour un temps, nous sommes plus intelligents, plus habiles, plus compréhensifs, envers nous-mêmes, les autres, l'univers, l'entraînement, les plantes... C'est une situation d'union. Il ne s'agit pas d'osmose ou de fusion, mais d'union dans le sens où les énergies contraires s'emboitent, se complètent et d'une certaine manière s'annulent. Mais comprenez bien que l'annulation de deux énergies contraires n'est pas non-énergie! C'est "quelque chose" d'autre. Lorsque que nous recherchons des états fusionnels, par exemple avec une autre personne, ou avec un objet ou même avec tout l'univers, nous recherchons également cette union, mais il s'agit alors de sa distorsion psychique. C'est une addition, mieux, une multiplication : la multiplication des perturbations. Ça ne fonctionne jamais très bien. Et on souffre, d'une manière ou d'une autre. Toutefois, si l'on comprend cela, on peut aussi s'en servir comme point de référence. Car c'est malgré tout le terrain fondamental où tout commence, notre propre "matière spirituelle" et une piste d'envol. Cela ne devrait pas être mis à mal, critiqué, rejeté, torturé par des disciplines manichéennes, obnubilé par des guerres saintes. En somme, toutes nos maladies et nos problèmes sont l'état éveillé, la base magnifique, reflétés et distordus par les cul-de-bouteille que nous avons sur le nez. C'est une bonne nouvelle, non? Mais on aura beau essuyer encore et encore ces lunettes ou bien y accrocher des filtres de mille couleurs, cela ne changera rien. L'action juste serait plutôt de les ôter. Il faut pour cela accepter le danger, et être prêt à sortir du confort bien pratique de l'ignorance et de l'hypocrisie.
Illustration pratique
Quand le prâna circule en-dehors de la Sushumna, les perturbations mentales, émotionnelles et physiques se forment spontanément. Dans pingala-nadi, notre potentiel d'amour devient colère, agressivité, fureur... Dans ida-nadi la sagesse devient attachement, soif, obsession, et dans sushumna-nadi (privé du prâna) l'ignorance fondamentale perdure. Si vous êtes enclin à la colère (intro et/ou extra-vertie), vous savez donc que beaucoup de prâna passe par le canal de droite. Loin de vous désoler, vous devriez accepter le fait que là vibre un potentiel important d'amour et de générosité. Que se passe-t-il quand un colérique fait plein d'efforts pour être gentil, généreux, aimant? Il devient complètement fou! C'est contre nature, violent, frustrant, et en plus inefficace. En revanche, si le prâna de pingala-nadi retourne au centre, la colère se transforme naturellement, petit à petit au rythme de la ferveur du pratiquant. De plus, la sagesse de l'autre nadi vient en support et s'y mêle. Dans cette perspective, tout entraînement de l'esprit sort des carcans moralistes pour devenir une voie authentique portant fruits.