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Débuter le dhyâna

Idées impromptues sur des savoirs utiles avant de commencer la méditation.

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jeudi 26 août 2010

Obstacles dans la méditation

On peut juger de l'efficience d'une voie yoguique autant à ses bienfaits qu'aux désagréments qu'elle engendre. Lorsque vous vous entraînez à la méditation, et notamment à celle qui consiste à permettre l'union des deux nadis dans le canal du centre. Cela peut occasionner au début un certain nombre de difficultés. Il est important d'en être averti. Les maîtres du passé ont eu coutume de ne donner à leurs élèves que peu d'indications sur les bons et mauvais effets à court terme des pratiques qu'ils enseignaient. La raison à cela est simple : éviter tout conditionnement préalable dans l'esprit de l'élève. En effet, si vous saviez à l'avance ce qui va se produire au cours de l'entraînement, vous auriez tendance à orienter vos attentes et passeriez sans-doute à côté de l'essentiel de l'expérience.

Mais le monde a bien changé depuis, et chacun connaît ou peut connaître presque tout sur tout! Du moins le croit-on. Je n'ai pas de certitudes sur le bien-fondé ou non d'une circulation mondialisée d'informations qui étaient autrefois tenues partiellement secrètes. Ce qui est sûr, c'est que désormais nous devons faire avec. La diffusion en masse de ces pratiques par les maîtres contemporains n'est sans-doute ni une bonne ni une mauvaise chose. Cela augmente l'accessibilité des enseignements. Et cela en augmente aussi le risque de leur dévoiement à divers degrés.

Pour en revenir au sujet, les maîtres disaient unanimement : "Quoiqu'il se passe, ne t'attache pas aux expériences, laisse-les aller telles qu'elles sont venues. Toutes les expériences sont des impressions de l'esprit, vides, éphémères, sans substance..."Voulaient-ils minimiser la valeur de ces diverses expériences? Ou bien souhaitaient-ils souligner la prééminence de l'entraînement spirituel? En tous cas, il s'avère qu'il existe bien un schéma commun aux êtres en ce qui concerne l'éveil de la conscience par le yoga, ou plutôt "les" yogas, même si cela reste diversement symbolisé selon chacun, les cultures, les époques. Toujours selon ces maîtres, au long du chemin, toute expérience est considérée comme transitoire. Toute expérience devient obstacle si l'on s'y attache, si l'on tente de se l'approprier comme réalisation finale, si on l'étudie en détail ou à outrance.

Aujourd'hui, en raison ou à cause de toutes les informations dont nous disposons et qui demeurent aisément accessibles, je crois qu'il est sage que chacun soit averti des difficultés qu'il peut rencontrer au cours de sa pratique. Voici un petit panorama de difficultés que vous pourriez rencontrer les premiers jours ou premiers mois, lorsque la méditation commence à produire ses effets. Ce n'est pas une liste exhaustive, et j'essaye de rester le plus généraliste possible, sachant que la perception de chacun diffère de celle de son voisin :

- Apparition de souvenirs douloureux

- Surgissement d'émotions nouvelles et déstabilisantes

- Réveil de maladies anciennes physiques et psychologiques

- Douleurs physiques

- Inappétence et/ou excitation sexuelle

- Dépression et/ou hyperactivité

- Angoisse, phobies

- Désespoir passager

- Sensations de type paranoïaque

- Hallucinations infernales et/ou paradisiaques

- ...

Bon, je m'arrête là, sinon ça risque de devenir décourageant ;o) Mieux vaut tenter de donner quelques explications. Au tout début, tout semble formidable. C'est un peu comme un départ pour un long et beau voyage. Enthousiasme mis à part, nous entreprenons toutefois ce voyage avec beaucoup trop de bagages, et des boulets, et des casseroles attachées à notre véhicule. Il y a des cordes qui se brisent, des remorques qui demandent à être désamarrées... Et c'est ce qui arrive si l'on persévère. C'est un processus naturel de détoxication. Il est directement lié à la pratique de méditation. Il n'y a donc pas lieu de s'inquiéter, et au contraire de se réjouir. Comment cela fonctionne t-il? Ce qui nous motive à méditer est précisément ce qui nous aliène. Nous devons donc nous en débarrasser si nous voulons avancer sereinement, vite et bien. Mais comme c'est aussi ce qui nous motive, nous ne pouvons pas nous en défaire trop tôt au risque de perdre ou d'altérer cette motivation. C'est le paradoxe de l'état de folie ordinaire dans lequel nous sommes actuellement. Il nous faut accepter le changement et en même temps rester concentré sur notre but. Accepter la coupure d'avec nos habitudes et autres petites névroses sans désolation, et tendre vers le but sans crispation. Une fois que la détoxication commence, notre motivation change et le but devient plus clair. La remise en circulation du prâna dans les nâdis, avec tous ses affluents opère comme un ramonage ou un nettoyage dans notre être holistique. Cela intervient sur le corps physique, émotionnel, mental... Reprenons la liste :

Les souvenirs douloureux (qui n'en a pas?) sont des expériences négatives que nous avions refoulées. Le refoulement est un fonctionnement automatique de l'esprit qui permet de maintenir par l'oubli ou l'inhibition un certain équilibre. C'est en fait un processus de conservation, un peu comme on congèle des restes de nourriture. Si nous étions éveillés, nous pourrions nous libérer des expériences négatives au fur et à mesure qu'elles se produisent. Mais pour l'instant, ce n'est pas le cas. Alors, nous stockons. C'est-à-dire que l'énergie de ces expériences se trouve partiellement neutralisée ou immobilisée, échappant ainsi à la conscience (quoique partiellement). Quand le prâna pénètre dans les nadis obstrués par ces énergies aliénées, celles-ci se remettent en action et suivent alors leur parcours initial provoquant ainsi le surgissement des souvenirs qui y sont attachés, avec leur lot de symboles, d'impressions, de sentiments, de réflexions, etc. Plutôt que d'entrer dans des descriptions compliquées, je voudrais dire qu'à ce moment-là la charge émotionnelle négative de ces souvenirs se libère, ce qui signifie que cette souffrance est en train de disparaître à jamais. Du moins est-ce une occasion merveilleuse. Hélas, nos conditionnements mentaux faits d'habituations et de croyances nous poussent à re-créer le processus de cette souffrance alors qu'elle est en passe de se dissoudre. Il est important d'être averti de ce processus pour pouvoir s'offrir la chance d'abandonner, de laisser partir la douleur. Les émotions déstabilisantes surviennent à la suite de la pénétration du prâna dans des nadis pas forcément obstrués mais qui n'ont jamais été "irrigués". C'est un peu comme faire la découverte d'un nouveau monde, avec des habitants totalement différents de nous, une nature et des choses inconnues. Le fait que ces émotions soient déstabilisantes tient en votre propre personnalité qui a besoin de sécurité, d'un monde connu et fiable. En l'occurrence, ces émotions provoquent une remise en question très puissante de "ce" que vous êtes. Et vous resterez déstabilisé tout le temps que vous n'aurez pas reconstruit votre propre image (aliénation) ou renoncé à elle (libération).

La résurgence de maladies anciennes (ou l'apparition de nouvelles) résulte également de la pénétration des nadis. Les maladies ont un rôle. Ce sont elles qui permettent l'équilibre précaire et la survie dans le monde des phénomènes. Elles signent moins un problème qu'elles n'indiquent une voie à suivre. Ces maladies seraient apparues de toute façon. Ici, elles sont stimulées par l'accroissement énergétique. Réjouissez-vous car elles viennent à point nommé au moment précis où vous voulez vous débarrasser de la souffrance! C'est un gain de temps très précieux. Comme pour la charge des souvenirs enfouis, elles vont disparaître à jamais.

Les douleurs physiques sont de deux sortes, celles dues à l'apprentissage de postures inhabituelles et celles dues à la pénétration du prâna dans des nadis rigidifiés ou amorphes. Il est facile de les distinguer. Les premières se reconnaissent morphologiquement en lien avec les efforts physiques à produire. Quant aux autres, les plus déterminantes sur le plan de la purification énergétique, sont relatives à l'état des canaux subtils nouvellement investis. Il n'y a rien de plus à faire que d'accepter ces douleurs passagères. Elles disparaîtront d'elles-mêmes au fur et à mesure du nettoyage.

L'inappétence sexuelle est due à la transformation de l'énergie sexuelle. Elle ne disparaît pas mais se trouve détournée dans son parcours. Liée originellement aux fonctions de reproduction, l'énergie sexuelle est la forme la plus métabolisée du prâna avant le corps physique dont elle est censé engendrer les moyens de procréation. Pour l'humain, le désir de procréer et celui de la jouissance sexuelle sont intimement entremêlés. Mais du point de vue du yoga, il s'agit de deux fonctions énergétiques différentes, même si elles sont en constante collaboration. La "réorganisation" des flux de ces énergies provoquée par l'investigation des chakras racine et du nombril engendre une libération du désir de jouissance qui s'oriente spontanément vers la quête spirituelle. Il en résulte que cette notion d'inappétence n'est pas éprouvée comme telle par le yogi mais au contraire comme un rassasiement, un contentement. Il n'y a donc pas lieu de s'en désoler, sauf si on souhaite ardemment s'intégrer aux modèles de sexualité contemporains véhiculés par les médias ;o) Cela reste toutefois une certaine difficulté car, tant que cette énergie ne sera pas totalement transformée en ouverture aux autres, en empathie universelle, en amour philanthropique, l'inappétence (apparente) sera source peut-être de quelques soucis, par exemple dans le cadre d'une vie de couple, ou bien parce qu'on voudrait être aimé tellement plus qu'on aime soi-même. L'inverse est également possible. En effet, la séparation des deux énergies peut exacerber le désir sexuel. Cela peut induire la quête de "samadhis orgasmiques" (ce qui n'est pas tout-à-fait l'espace lumineux de la Claire-Lumière!) et engendrer une certaine confusion quant au but de la pratique. Les femmes ont la chance d'être plus subtiles que les hommes dont le désir est fortement conditionné par la production spermatique. Ce paragraphe concerne donc les hommes au premier chef.

La déprime et/ou l'hyperactivité sont dues au fait que le mental ne parvient pas encore à considérer les expériences comme vides de toute réalité en soi. Soyez patients, et observez attentivement le mouvement impermanent de tout ce qui survient, encore et encore. J'ai écrit plusieurs billets sur ce que l'impermanence a à nous offrir. Le Vide, que dans notre quête de solidité et de validation égotique nous fuyons sans-cesse, n'est pas un déficit, un néant, une désolation, une source d'effroi... mais la matrice pure et inaltérée de tout ce qui est ou surgit. Il est la Maison-Dieu de toute chose, un espace totalement ouvert, nu et accueillant.

Angoisses, phobies... sont à relier aux apparitions momentanées des souvenirs douloureux et résurgences de maladies. Là encore, c'est une difficulté du mental à s'adapter aux mutations organisées par la mise en mouvement du prâna. Cela ne durera pas.

Le désespoir passager est celui du drogué qui réalise soudain qu'il ne touchera plus jamais à sa drogue. Il sait que c'est une bonne chose, mais son corps en réclame encore. On doit apprendre à renoncer. Tous les choix comportent leurs "petites mutilations". Mais c'est une très bonne difficulté car elle signifie que vous avez déjà gouté au samâdhi et que vous savez intimement dans quelle direction aller. Alors, allez-y!

La paranoïa vient ici avec la perte partielle de repères corporels, mentaux, émotionnels. L'ego est désorienté car son discours habituel et son monde magique ne sont plus entièrement valides. Vous avez besoin de vous reconstruire une nouvelle histoire, un nouveau monde. Hélas, ça ne sera pas meilleur. C'est donc une difficulté importante. Essayez d'être plus observateur et de vous concentrer sur la pratique elle-même. Méditez sur le Vide. Apprenez à lâcher-prise sur tout et de façon continuelle.

Les hallucinations n'ont pas beaucoup d'intérêt. En fait nous sommes constamment envahis d'hallucinations que nous prenons pour la réalité. Tout ce que l'esprit projette est hallucinations. A cause de la méditation, en voici simplement de nouvelles. Nous faisons une distinction mais il n'y a rien de changé au fond. Parfois, certaines personnes prennent ces nouvelles expériences pour la réalité, les opposant à ce qu'elles vivaient et comprenaient avant. Elles pensent avoir obtenu une révélation, une grâce divine... et se mettent à écrire des livres et faire des conférences. Mais entre les hallucinations d'avant et celles d'après, c'est blanc bonnet et bonnet blanc! Sachez seulement que tout cela est normal et résulte des nouvelles investigations du prâna dans votre corps subtil. Laissez-les aller.

Il y a bien d'autres difficultés singulières à surmonter. Mais les joies et les avancements rencontrés sont largement supérieurs à tout cela (ouf!) Il est bon tout de même de connaître l'existence de ces difficultés, car leur apparition éveille notre capacité d'auto-évaluation. Elles sont des guides. Et aussi les prémices d'une vie meilleure.

D'ailleurs, joies et avancements sont aussi des guides et des prémices. Si ce billet vous plaît, j'en ferai un autre sur le bonheur et les bons développements de la méditation.

mercredi 21 juillet 2010

La nature de l'esprit

aigle.jpgOn a tord de croire que la méditation conduit à la rencontre de l'esprit. Comment pourriez-vous rencontrer quelqu'un avec qui vous vivez déjà? C'est irrationnel! La méditation ressemble plutôt à ce jeu : colin-maillard. On essaye de reconnaître un des joueurs avec les mains, grâce à sa forme, à son odeur, puis de dire son nom. Parfois c'est juste, et d'autres fois ça ne l'est pas. C'est seulement au moment d'ôter le bandeau que nous portions sur les yeux que la vérité éclate au grand jour! Aussi la méditation est-elle une sorte de jeu dont l'objectif est de reconnaître notre compagnon de toujours : l'esprit. C'est ce que signifie "reconnaître la nature de l'esprit".

La joie, la peine, la colère, le plaisir, la tristesse... sont de multiples facettes du mental humain. Nul ne peut dire que telle ou telle personne est continuellement joyeuse, triste ou colérique. Ce ne sont que des moments éphémères et changeant de l'expérience humaine, qui, elle, semble se poursuivre, au moins de la naissance à la mort, et au plus sans interruption sous de nouvelles formes, à travers d'autres enveloppes, elles aussi éphémères et changeantes. Notre mental, quoique mystérieux, est fait de passions, de misères, d'espoirs et de désespoirs. Il est un reflet, un organe dirais-je, de l'esprit. Esprit et mental ne se connaissent l'un l'autre. Mais ils ne s'ignorent pas non-plus. Ils entretiennent au contraire d'étroites relations. Si l'esprit dirigeait notre vie, le mental serait un bon serviteur, docile, obéissant, utile, pragmatique et efficace pour toutes les choses de la vie, y compris les émotions, qu'elles soient agréables ou non, pertinentes ou pas. Mais ce n'est pas le cas. En réalité, c'est notre mental qui contrôle l'esprit. Et franchement, il n'est pas très doué! C'est un mauvais maître. De même que l'esprit est un mauvais serviteur.

Dans la méditation, on ne peut utiliser l'esprit. Il est indomptable, comme un aigle ou un tigre sauvage. Lorsqu'une personne tente de maîtriser l'esprit (c'est souvent ce qu'elle croit devoir faire), celui-ci se rebelle, se dérobe ou se cache. Pour méditer, nous devons faire preuve d'habileté et utiliser le mental, c'est-à-dire notre capacité humaine à faire, penser, programmer, planifier... Bref, toutes ces tâches physiques et intellectuelles que nous exécutons ordinairement avec plus ou moins de dextérité, plus ou moins de grâce.

Le mental n'est pas homogène. Il ne fonctionne pas tout le temps de la même façon et permet d'éprouver une infinité d'expériences relatives à des champs de conscience plus ou moins raffinés. Avec la méditation nous découvrons et expérimentons des niveaux de conscience de plus en plus épurés. Tous ces champs sont interconnectés entre-eux mais ceci n'est pas comparable aux niveaux d'un immeuble. On ne peut les gravir au moyen d'un escalier psychique. Il n'existe pas d'escalier pour le mental. De même qu'une ascension spirituelle n'est qu'une représentation anthropomorphique du mental. La dissipation des niveaux grossiers du mental révèle immédiatement les niveaux plus raffinés. Plus nous dissipons les perturbations, plus le mental s'épure ou se raffine. A son niveau le plus épuré, la conscience qui émerge est sans limite et totalement ravie, paisible, joyeuse. De plus, dépourvue d'objets à connaître, elle se connaît elle-même. Autoconnaissance et Claire-Lumière sont des expressions synonymes. Alors, l'esprit est le maître, et le mental le serviteur.

vendredi 9 juillet 2010

Samâdhi

ocean.jpgLe corps physique garde dans ses cellules tous les troubles du corps émotionnel qui garde les troubles du corps mental qui garde les troubles de l'esprit. Pourtant, en son ultime essence, l'esprit est sans trouble, sans forme, sans allée ni venue. Il est comme le ciel infini et pur traversé de nuages sporadiques, comme l'immense océan effleuré de cormorans pressés, comme une femme magnifique qui se pare de voiles.

Reconnaissant les formes comme illusions mais non-moins réelles apparitions, nous pouvons remonter l'échelle des obscurcissements ou tout aussi bien la descendre. Cela n'a pas d'importance. Découvrir le corps comme temple sacré du divin, ou bien découvrir l'esprit comme temple sacré de l'humain, quelle différence?

Par l'établissement furtif du samâdhi, il n'est pas certain que le corps change immédiatement. De même pour le mental ou les émotions. Processus inversé, petit à petit, le mental se nettoie, puis le corps émotionnel, puis le corps physique. L'effacement des obscures mémoires cellulaires arrive en dernier. C'est pourquoi, lorsque la Clarté se fait jour, nous devrions garder confiance, faire preuve de patience et abandonner l'effort et son stress assoiffé au profit de la Présence.

De même que les vagues viennent à bout des plus dur rochers, de même les incessantes rencontres avec la nature de l'esprit viennent à bout des plus noirs karma. Lorsque, éclairés par la douce lumière de samâdhi, nous comprenons cela, tout est plus facile, nous sommes plus tendres, plus ouverts, plus sereins et aimants. Un peu comme des prisonniers signant les documents qui valident leur libération. Là, le bureau crasseux de la prison et ses ténébreux geôliers nous importent tellement moins!

mercredi 23 juin 2010

Bonheur

bonheur.jpgLe bonheur ne peut s'atteindre. Mieux vaut renoncer à cette idée dès maintenant! Le bonheur est simplement une des nombreuses qualités de la conscience se connaissant elle-même ou Claire-Lumière de Félicité, émergente à souhait lorsque le mental se débarrasse de toutes ses croyances, conceptions, attentes, peurs et ambitions. Chaque être humain est doté de cette conscience divine. C'est elle qui le maintient en vie, comme une mère protège et nourrit son enfant.

Non, nous n'avons rien à gagner en méditant! Lorsqu'un voyageur rentre chez lui, il n'a pas le sentiment d'avoir acheté ou gagné sa maison. Il rentre à la maison, tout simplement. Dès que vous pensez avoir obtenu quelque chose de la méditation, sachez qu'il s'agit d'une illusion supplémentaire. Vous êtes entré dans la maison d'un autre. C'est une imposture de plus.

On se sert du mental pour découvrir l'esprit, pour y accéder, y retourner, y être... Plutôt que de le dompter ou de le torturer, essayons de comprendre son fonctionnement, puis de l'utiliser à notre avantage. Le mental nous permet seulement d'apprendre et d'exécuter les gestes nécessaires au dhyâna. Ensuite, il n'est plus très utile. Quand dhyâna est là, le mental peut se reposer : il a fait son travail.

Toutes les souffrances d'une vie peuvent disparaître en quelques minutes. Il suffit de laisser le mental retourner en Claire-Lumière. Et même si dhyâna s'effondre ensuite, et que reviennent peines et perturbations, il est marqué de son sceau et connaît la voie.

lundi 24 mai 2010

Vide et Forme

Nous sommes déséquilibrés car, pour nous, les apparences sont plus importantes que le Vide. Or, celles-ci ne sont ni fiables ni pérennes. Ce n'est pas que nous ne pouvons pas leur faire confiance mais qu'elles ne peuvent nous contenter et surtout pas répondre à nos fantasmes d'éternité, de complétude, de perfection, de bonheur ultime, d'amour parfait, etc. Quand au Vide, ses expériences improbables deviennent rapidement une drogue et une fuite intime. On ne peut passer de la Forme au Vide et du Vide à la Forme sans tomber dans les travers de la pensée dualiste et encourir les tourments cycliques de l'agitation et de la dépression. Il s'agit moins de parité que d'équilibre. L'équilibre n'a rien à voir avec la parité (il faudrait le dire à nos ministres). La parité est théorique, l'équilibre est vivant, sans-cesse mouvant et créatif.

La méditation consiste à injecter du Vide dans la Forme et de la Forme dans le Vide. Trop de Formes? Regarde le Vide. Trop de Vide? Regarde les Formes. Grâce au Vide toutes les formes sont des joyaux. Grâce aux Formes, le Vide est aperçu. C'est pourquoi il est bon pour l'apprenti de s'entraîner sans relâche à donner forme aux expériences lumineuses et de dissoudre les formes dans la vacuité de son esprit. Un jour, il marche sur ses deux jambes et voyage loin.

dimanche 25 avril 2010

Du renoncement à l'Etat Naturel

''Ôm!

Adoration au Guru Primordial

Émanation spontanée de l'Union indestructible

De la Sagesse et Compassion!''

Il existe dans la tradition bouddhiste plusieurs façon d'envisager la Voie et donc de la pratiquer. Il s'agit du renoncement, de la transformation, de l'état naturel. Évidemment, l'une n'est pas supérieure à l'autre. C'est seulement une question de disposition personnelle. C'est une des raisons pour laquelle il n'y a pas trop de conflit entre les bouddhistes. Le concept de "vérité" intègre ici une notion de cheminement intérieur ou spirituel d'un point de vue très pragmatique. Ce qui signifie par ailleurs qu'il n'existe pas de vérité sur un plan philosophique hormis le fait que celle-ci soit au-delà de l'esprit conceptuel sans pour autant y être étrangère.

24114_361306823993_531738993_3663106_2444777_n.jpg La voie abrupte

Dans le renoncement, il s'agit de se débarrasser de tout ce qui nous fait souffrir. Si des pensées ou des émotions négatives surviennent, on cherche à les éloigner par différents moyens. La méditation est un de ces moyens, mais aussi l'application de préceptes moraux, de comportements précis, l'étude, la pratique du don, etc.

Mon Guru dit un jour : "Si vous pensez que vous n'avez pas le temps pour vous libérer, que les émotions perturbatrices sont insupportables, qu'il y a vraiment beaucoup trop de violence en vous, trop de désir, trop d'orgueil... alors, c'est peut-être une bonne idée de tout couper tout de suite, de mettre le paquet pour sortir le plus vite possible du samsâra..." C'est une façon très originale d'expliquer le sens du renoncement. Évidemment, elle est donnée à des tantrikas qui -justement ne sont pas des renonçants à proprement parler. Mais cela reste une approche intéressante, même pour un non-bouddhiste d'ailleurs. En fait, le renoncement n'est pas étranger à la voie de la transformation ni même à celle de l'état naturel. C'est de toute façon, chronologiquement le premier enseignement du Bouddha. De même la transformation et l'état naturel ne sont pas plus étrangers à la voie renonçante. D'un point de vue psychologique, nul ne peut vivre de façon équilibrée s'il ne renonce pas. La vie elle-même nous oblige à renoncer à toutes sortes de choses, de situations et d'êtres, continuellement. Si on ne parvient pas à accepter cet état de fait, on devient fou, tout simplement. Je veux dire que le renoncement, c'est-à-dire la coupure, fait partie intégrante de la construction de la personnalité, dès qu'on sort du ventre de sa mère. Et même avant!

Mais dans la voie du renoncement, il s'agit d'appliquer une ou plusieurs renonciations supplémentaires! Beaucoup de gens, surtout en Occident, considèrent ce renoncement supplémentaire comme une torture, un vecteur de frustrations, une voie presque masochiste... Ils pensent que le renoncement qu'ils sont déjà obligés d'accepter en raison de l'impermanence de toute chose est une calamité, une négativité, voire une injustice. Ils ne peuvent donc pas voir la voie du renoncement comme une bonne chose, et moins encore imaginer ses nombreux avantages. Et ce n'est pas notre société fondée sur l'idéologie du droit absolu à la complétude narcissique qui nous aidera à en prendre la mesure!

Lorsqu'on renonce aux idées négatives, par exemple, il n'est pas dit qu'elles disparaissent automatiquement. Lorsqu'on renonce à tuer, à mentir, il n'est pas dit que le meurtre ou le mensonge disparaîtra complètement de notre vie. Seulement, dans le cas des idées négatives, se produit une ouverture de conscience, qui à son tour peut permettre à cette dernière d'éprouver une espace plus vaste, et parfois même la nature intime des pensées, de celui qui pense et de cet espace. Dans le cas du meurtre (d'animaux, d'humains...) une ouverture se produit également. Par exemple, vous pouvez comprendre plus facilement que les êtres luttent pour leur survie, qu'ils redoutent comme vous la souffrance, la mort, le rejet. Cette compréhension peut vous émouvoir, vous attendrir et finalement vous interpeler sur le drame universel qui se joue en ce moment, et aussi sur votre propre drame qui en est complètement dépendant. C'est un peu comme si vous sortiez de votre corps et pouviez vous apercevoir pour la première fois. Vous éprouveriez naturellement une certaine compassion, une compassion qui s'applique à tous les êtres et à toute chose. A son tour, cet amour vous porterait à rechercher l'attitude juste et à mieux accomplir ce que vous avez à faire. C'est un cercle vertueux.

La voie du Héros pour l'éveil

La voie de la transformation prend en compte le fait qu'il existe dans toutes les formes d'attachement, de répulsion, de jalousie... des potentiels extrêmement positifs. Ainsi peut-il être intéressant de ne rien rejeter et de travailler à la transformation de ces émotions, pensées et actions éprouvées pourtant comme négatives au départ. C'est un peu le propos des alchimistes : transformer la materia primae. Pour réaliser un tel travail, on a besoin de cette matière, d'un objectif clair, de gaz et d'une marmite. La matière, nous sommes d'accord, est très facile à trouver! C'est soi-même en tout ce qu'il est et vit. L'objectif clair est plus difficile à déterminer. En fait, c'est un exemple, si vous êtes enclin à la jalousie que vous considérez comme négative, vous projetez automatiquement dans votre esprit sa contrepartie positive que vous considérez comme étant l'objectif clair. Mais ce n'est pas le cas. C'est un fantasme. Il est conçu dans les arcanes d'une vision dualiste, voire manichéenne. C'est à son tour une négativité. Cette image est plus belle et plus désirable, certes. Mais cela reste une négativité en ce sens que la nature même de la jalousie n'est pas perçue, ce pour quoi toutes sortes de fantasmes liés à elle se produisent également.

Dans la voie de la transformation, on transforme la négativité ET sa contrepartie fantomatique simultanément. C'est une sorte de transcendance de la dualité, une "troisième voie". C'est le rôle du gaz : l'action, le traitement. Ceci est différent des actions menées dans le cadre du renoncement. Elles visent plutôt à purifier les aspects aliénés des négativités et de leurs pendants fantasmatiques. Vous travaillez sur votre propre "matière", sur ce que vous êtes, tel que vous êtes. Pour un breton comme moi, la marmite est très importante. C'est un chaudron dans lequel on peut réaliser toutes sortes de mets et de potions très utiles. Le chaudron est le centre de notre personnalité, là où toutes les expériences terminent leur course pour devenir des gouttes mémorielles, blanches, rouges ou bigarrées. Sous l'effet de la chaleur, ce que vous êtes (ce qu'il y a dans le chaudron) cuit et se transforme. Les saveurs, les essences, les pouvoirs s'expriment. En un mot, le poison devient élixir. Ce type de transformation est connu des humains sous divers plans depuis la nuit des temps. Il est à l'origine de la médecine moderne, même si celle-ci se réduit aujourd'hui à une chimie des plus barbares. La chaleur est produite par l'action (le gaz). Mais ce type d'action est différent de celle de la voie du renoncement. Elle vise à exprimer le potentiel éveillé de toutes les négativités. Au cours du cycle de transformation, une expérience est produite. D'abord celle de la transformation elle-même, à savoir que rien n'est créé, rien n'est perdu, tout se transforme tout le temps (merci Lavoisier). Ensuite, vient l'expérience de l'essence de ce qui est en jeu : cela n'a pas d'existence réelle, car cela n'est jamais semblable à lui-même, continuellement "autre" sans "être autre". C'est shunyata, la vacuité. Enfin, arrive l'expérience de la nature de cela : bien que sans réalité intrinsèque, cela surgit et se meut. C'est l'inséparabilité primordiale du vide et des apparences. L'attachement, le rejet, la jalousie, l'orgueil... toutes les négativités se transforment spontanément en qualités bénéfiques pour soi et le reste du monde.

Mais nous ne tombons pas dans le piège de croire qu'il existe un bien ou un bon fondamentaux. Nous sommes débarrassés de ce type de dualisme. C'est un véritable état de libération, de contemplation et d'action bénéfique. Le bénéfice n'est pas le bien fait ou partagé mais la compréhension de la vanité du bien comme du mal. C'est un au-delà complètement au-delà. Un "bien transcendant" si ça vous arrange comme expression. Le gaz, pour y revenir, se décline sous la forme des six paramitas, six types d'actions conduisant le pratiquant à faire "bouillir la marmite". Pour exemple, la pratique de la générosité vise moins à éviter des effets néfastes pour soi-même qu'à apporter soulagement aux êtres. Le fondement de cette démarche est la sagesse transcendante (prajna) développée et soutenue par la pratique de la concentration : cette sagesse est une expérience directe de la vacuité des êtres et choses ET de l'illusion des apparences qui éprouvent néanmoins de la souffrance.

Si on se persuade qu'en transformant il n'y a rien à quoi renoncer, ou bien qu'en renonçant il n'y a rien à transformer, le démon de l'intransigeance pointe le bout de son nez, et l'échec est assuré. De même que les doigts de la main sont différents et pourtant inséparables, de même ces deux voies sont-elles imbriquées l'une dans l'autre. Cet aparté est à mon sens important. Car le monde occidental est aujourd'hui très attiré par la pratique du Mahâyana (voie de la transformation). Il semble que cela soit en raison de la générosité déclarée et affichée d'une telle voie, en plus de ses aspects mystiques dégagés du manichéisme dont nous avons tant souffert. Pourtant, ce courant est bien éloigné du misérabilisme naïf qu'on rencontre trop souvent dans les médias et certains groupes de pensée. De plus, l'incapacité notoire que nous avons à renoncer dans le sens le plus large et le plus intime du terme, tendance largement soutenue par une société de consommation obsédée par un fantasme de "bonheur total sans aucun prix à payer" ne devrait pas nous inciter à choisir la voie de la transformation au seul prétexte que nous pourrions obtenir sans aucune contrepartie le beurre (le bonheur), l'argent du beurre (la jouissance), et la crémière en prime (la bouddhéité)!

La voie de l'état naturel

Qu'est-ce que l'état naturel? C'est en somme notre nature "telle" qu'elle est. Dans l'état naturel, il n'y a rien à transformer car d'instant en instant tout ce qui survient est éprouvé dans son état, naturellement. Or, lorsqu'on éprouve toute chose telle que cela est, toute chose se libère spontanément. On dit que cela est continuellement en situation d'auto-libération. Dans l'observation attentive de ce qui survient, c'est-à-dire sans juger, sans attirer ni rejeter, nous pouvons goûter à l'espace mental entourant cela. Cet espace est sans limite, sans début, sans fin. Il ne va pas, ne vient pas, ne part pas, ne fait pas... En habituant l'esprit, petit à petit, à vivre, à goûter, à contempler cet espace, il est su que les pensées et émotions négatives comme positives se libèrent d'elles-mêmes. Rien, aucune affliction, aucune obsession, aucune construction ne peuvent s'établir car le fonds de notre peur ou de notre attente s'effondre continuellement.

Ainsi se produisent en simultanéité le savoir du vide des apparences et celui de l'espace (vide lui aussi) dans lequel elles surviennent. On peut toujours (c'est recommandé!) se tourner vers "celui" qui fait telle expérience. Le résultat est alors le même : l'observateur est un rêve, une pensée fugace, et son contexte est vaste, vide, totalement ouvert. C'est la Claire Lumière. Claire fait référence au vide parfait de l'espace mental, et lumière à sa manifestation spontanée engendrant vie et réabsorption de vie.

Par exemple, lorsqu'une émotion vous perturbe, vous la "regardez" avec attention. Elle va s'effacer ou se transmuer. Mais si vous êtes attentif, vous éprouverez aussi "quelque chose qui ne change pas". Au début, cela est du domaine d'un "certain espace mental". Il importe de s'y familiariser puis d'y porter également attention. Quelles sont ses qualités? A la fin, seule reste sa clarté. C'est ainsi qu'est continuellement l'esprit. C'est l'état naturel de l'esprit. La clarté n'est pas comme la lumière électrique ou celle du soleil. Elle n'est pas produite et ne s'éteint pas. On peut certes l'obscurcir (ce qui est notre cas aujourd'hui) mais elle demeure. La clarté mentale revient à l'auto-connaissance. Le connu est connu comme vide et par cela se dissout de lui-même, tranquillement, au rythme de notre pratique. Jour après jour, la Claire Lumière devient votre compagnon, et vous l'éprouvez en toute chose, en tout être, en toute circonstance. Un grand amour jaillit spontanément, car toute forme de surgissement illusoire est connu comme la fantaisie même de la Clarté Fondamentale, un frémissement incessant qui nous montre le monde en ce qu'il est par cela tellement aimable. Elle sera aussi votre seul guide au moment de la mort. Une grande sagesse jaillit spontanément, car tout ce qui est éprouvé l'est en son essence (vacuité) comme en sa nature (union).

A nouveau, cela ne signifie pas qu'il n'y ait rien à quoi renoncer ni rien à transformer. Toutefois, renoncement et transformation sont ici des étapes préliminaires et incontournables. Quoique que nous fassions, à tout moment, nous avons besoin de renoncer, de malaxer la vie et d'être naturellement... là!

''Je me prosterne à nouveau aux pieds de mon maître effarant, détenteur des deux Lignées du Mahâmudra et du Dzogchen. Puisse chacun tirer bénéfice de ce texte si ingrat.''

samedi 20 mars 2010

Dompter le mental

Le mental est semblable à un éléphant ivre, à un un cheval fougueux, (à un président hyperactif?) Est-il possible de le dompter? La réponse est oui. Est-il souhaitable de le faire? La réponse est oui au début et non à la fin...

Par le début, j'entends l'apprentissage de la méditation et par la fin l'état de Présence naturelle (dans lequel la méditation ne présente plus d'intérêt particulier).

Chacun sait qu'il suffit de vouloir calmer le mental pour que celui-ci se débride et n'en fasse plus qu'à sa tête! Pour méditer, cela pose évidemment un gros problème. Comment connaître la quiétude et la simplicité de la conscience lorsque celle-ci se trouve continuellement encombrée de pensées, d'impressions, de sentiments incontrôlables? Que dire alors si, en plus de la quiétude, nous espérons retirer quelque sagesse de cet état? Chaque méditant, sans exception rencontre cette difficulté. Elle n'est pas insurmontable.

rodeo.jpgTous les chevaux sauvages sont fougueux et difficiles à contrôler. Mais une fois qu'on a dompté l'un d'entre-eux et qu'on lui a passé le mords aux dents, il devient une monture apte à emmener son cavalier jusqu'au bout du monde. Si nous voulons accomplir le beau voyage du dhyâna , nous devons également dompter notre monture : le mental. Sinon, le voyage ressemblera plutôt à une déambulation en pleine forêt amazonienne, sans boussole, sans vivres...

Il n'y a absolument aucun autre intérêt à dompter le mental. N'allez surtout pas croire que la maîtrise du mental ait un quelconque rapport avec l'Eveil ou un état surhumain! En fait, c'est juste une question pratique. Et à la rigueur une question d'éducation. Côté pratique, si vous maîtrisez le mental, la méditation sera mille fois plus facile et efficace. Et côté éducation, vous serez une personne plus agréable à côtoyer. Voilà tout!

Exercice

Assis(e) dans la posture correcte, détendu(e), effectuez trois respirations comme nous avons appris. Comptez vos respirations à raison du chiffre 1 pour un inspire et à nouveau 1 pour un expire, puis 2 à chaque phase de la respiration suivante, et ainsi de suite jusqu'à 21. A la fin, vous pouvez recommencer pour une nouvelle série de 21.

Il s'agit ici de se concentrer sur le comptage, et uniquement cela. Dès que le mental commence à se distraire ou à divaguer, recentrez votre attention sur ce comptage. D'un autre côté, si vous devenez obsédé(e) par le comptage au point d'être stressé(e), relâchez légèrement l'attention. Le principe est simple : on attache l'animal avec une corde à un poteau, celui-ci se débat, se rebiffe, se met en colère, tente de ruser puis, résigné fini par se calmer. La corde est le comptage, le poteau est le schéma du comptage, l'animal est évidemment le mental. Notez que la corde est souple alors que le poteau doit être solide et impossible à déraciner. Cela signifie que vous devez vous en tenir fermement au schéma de comptage (1-1; 2-2; ... 21-21). En revanche, la corde souple signifie que vous avez toute latitude pour caler la vitesse de votre respiration, être plus ou moins attentif... Par exemple, si le mental produit trop de pensées, c'est que vous l'avez trop serré, vous devez donc lâcher un peu de corde (respirer et compter plus lentement) afin de réussir à vous concentrer correctement sur le comptage. Si les pensées augmentent mais de façon floue et désordonnée, c'est au contraire dû à un relâchement. Il faut donc resserrer la corde (augmenter l'attention au comptage). Il existe beaucoup de cas de figure que je vous laisse découvrir.

A la fin de l'exercice, vous pouvez continuer sans comptage et prenant la respiration comme support d'attention. Puis, quelques minutes, abandonnez toute "pratique" et restez simplement dans la Présence ou la Clarté de votre conscience.

Chacun peut pratiquer cet exercice sans danger tous les jours.

Pour conclure, cet exercice est relatif à la préparation de l'esprit en vue de la méditation. Il s'agit donc de la concentration en un point avec support objectif non-matériel (ici le comptage fait office de "point"). La concentration fait partie de l'entraînement de l'esprit, étape préliminaire indispensable sur la Voie. Cet exercice est régulièrement effectué dans notre Atelier de méditation.

A bientôt!

Le retrait des sens a du sens...

Je regarde une fleur. Soudain, cette fleur n'est plus extérieure à moi. Je la vois comme une projection de mon mental. Et je ne sais plus s'il existe une fleur, ou bien s'il s'agit d'un concept "calqué sur quelque-chose". En somme, mon esprit est là, vivant, devant moi, devant mes propres yeux! Cette expérience est importante, car elle me permet de remettre en question la prétendue réalité du monde, ce monde que mes parents m'ont légué comme un lieu et un temps dans lesquels je vis et tente d'évoluer, construire, et peut-être résoudre une énigme.

Comment parvenir à cette expérience qui sera déterminante dans le cours de l'entraînement au Yoga de la Claire Lumière? C'est en fait assez simple. Pas facile, mais simple (comme toujours!) En s'adonnant à la pratique de la méditation, on doit éviter de trop nommer les choses. Je m'explique : chaque sensation, chaque conviction, idée, sentiment sont continuellement validés par une appréciation mentale, comme des étiquettes sémantiques qu'on leur colle immédiatement. Il s'ensuit qu'au lieu de vivre ces sensations, idées... nous les "pensons". C'est un processus normal et commun à tous les êtres humains. Tant que nous "pensons" notre vie, nous éprouvons d'énormes difficultés pour profiter de "ce" que nous vivons et en tirer satisfaction. C'est pourquoi nous sommes sans-cesse insatisfaits. Si l'on calme cette forte tendance à la conceptualisation des expériences, la façon d'entrer en relation avec les objets change immédiatement. L'intérêt est d'induire un nouveau type de relation qui permet au méditant de découvrir un niveau de conscience auquel il n'avait pas accès précédemment. Comme je le répète inlassablement, il ne s'agit pas de construire un nouveau monde ni d'espérer acquérir une nouvelle personnalité, mais bien de découvrir un nouvel aspect du monde et une nouvelle facette de sa propre personne. Et cela passe par un élargissement de la conscience. Étrangement, cet élargissement se fonde sur un rétrécissement. C'est une loi de la Nature : tout ce qui s'expanse ici prend de la place dans un ailleurs qui rétrécit. Dans ce cadre, c'est ce qu'on peut appeler le "retrait des sens" (pratyahara). C'est comme une retrait sur soi mais sans le soi! (Je veux dire sans focalisation sur soi).

Concrètement, nous devons être assis dans la posture, regarder droit devant "ce" qui s'offre à nos yeux, prendre garde de ne pas le nommer, le juger, ni chercher à entrer en contact de quelque manière que ce soit. Si le mental opératif se désintéresse des objets, il les désinvestit de ses attentes, ceci de façon très brouillonne et sans-doute saccadée au début, et ensuite d'une façon plus souple et paisible. Alors commence le retrait des sens. C'est-à-dire que le mental commence investir un niveau de perception immédiatement sous-jacent à l'apparence des objets. Il s'ensuit un certain nombre d'expériences sensorielles et extra-sensorielles. Les expériences sensorielles sont assez évidentes. Une d'entre-elles consiste à éprouver les objets comme non-séparées de soi, comme étant une continuité de soi-même. C'est dans la plupart des cas assez agréable car cela doit nous rappeler des sensations osmotiques fœtales et/ou de la petite enfance. Quant aux autres expériences, elles sont très nombreuses et diverses car une réorganisation de notre propre schéma corporel se met en place. Mais dans le cadre du Yoga de la Claire Lumière, tout cela reste d'une importance secondaire. En revanche, il est important d'être attentif (ou plus attentif) au moment du commencement de pratyahara car c'est une aventure très riche en enseignements. Comme je l'ai dit, le mental investit un niveau sous-jacent alors qu'on aurait pu croire qu'il s'arrêterait (c'est ce que s'imaginent beaucoup de gens : méditer = arrêter les pensées). Non, le mental ne s'arrête pas, sauf en de très rare cas, et aussi au moment de la mort. En l'occurrence, il est comme un enfant auquel on retirerait ses jouets. A peine a-t-on tourné le dos qu'il se jette sur d'autres objets pour en faire de nouveaux jouets. Cette fois, le mental n'a plus aucun jouet objectif. Il se porte alors sur les sensations elles-mêmes. On peut dire qu'il s'est retiré d'un niveau, d'où l'expression "retrait des sens". Les sens, dans cette expression, sont un peu comme les mains du mental et représentent sa propension à fabriquer ou à objectiver l'énergie de désir qui le soutient. Privés d'objets, les sens se retirent au niveau des sensations elles-mêmes. (Il existent d'autres niveaux bien-sûr).

Faites cette expérience. Elle est importante. Lorsque la sensation elle-même devient l'objet, votre regard sur les objets extérieurs change (n'oublions pas qu'ils ne sont pas soustraits à l'œil) et vous vous apercevez que ces derniers étaient recouverts de votre propre mental, sorte d'intercesseur entre votre désir (de jouissance) et des objets (de plaisir). Si vous demeurez un tant soit peu dans cet espace, il y a beaucoup de découvertes à effectuer. Cette nouvelle dimension de conscience permet de comprendre à quel point notre monde est fabriqué du mental mais aussi d'appréhender les différents stades par lesquels notre incessante re-création du monde. Elle desserre les liens qui nous retiennent prisonniers de nos concepts et autres aspirations, elle efface l'ignorance, ébranle les croyances les plus tenaces, apporte la Connaissance, libère de la prégnance des désirs, ouvre les chemins de l'amour, restaure si besoin la considération de soi, soigne le système des nadis, ré-équilibre le système endocrinien... Mais je vous laisse imaginer tous les bienfaits potentiellement inclus dans cette ouverture (vous pouvez même les mettre en commentaire :o)

Exercice 1

Yogini_121.jpg Tenez-vous debout, par exemple dans un jardin. Tranquillement, en tournant la tête de droite à gauche, passez en revue tout ce qui s'offre à votre regard en énumérant mentalement successivement et avec précision (un mot à chaque fois) tout ce que vous voyez dans cette embrassade. Puis, faites de même dans l'autre sens, nommant les mêmes objets. Ensuite, après une petite pause, recommencez ce geste dans les deux sens mais cette fois en prenant soin de ne pas désigner ni nommer ces objets, comme si vous étiez privé(e) de parole ou bien totalement ignorant(e). Enfin, laissez-vous aller dans la sensation qui s'ensuit. Vous pouvez recommencer plusieurs fois, en changeant d'endroit et d'objets à désigner.

Cet exercice ne fait pas partie du Yoga de la Claire Lumière. Je l'ai inventé il y a une dizaine d'années pour m'aider à me débarrasser d'une "surcharge de connu" et favoriser le dhyâna. Il est important de goûter à la dilatation de la conscience qu'il provoque, à cet espace mental presque vierge, à cette sensation de présence qui ne dit pas son nom. Pour certaines personnes, cet exercice peut être déterminant, briser des certitudes et engager l'énergie spirituelle vers des cimes plus fraîches.

Exercice 2

Lapchi_Yogi.jpg Assis dans la posture de méditation, après quelques respirations visant à purifier les canaux subtils et calmer l'esprit, regardez droit devant "ce" qui s'offre à vos yeux et prenez soin de ne pas le nommer, le juger, ni chercher à entrer en contact de quelque manière que ce soit. Immobilisez le regard. C'est tout! Il se peut que les yeux coulent, que de la morve et de la bave descendent. Laisser tout cela comme c'est. Peu à peu, les contours des objets deviennent plus lumineux, puis une lumière blanche semble s'en dégager. Puis ils deviennent plus flous cependant que la lumière s'intensifie. Restez ainsi. L'immobilisation des yeux calme le mental comme les vagues se brisent sur les rochers. Il n'y a rien de plus à faire... seulement attendre...

Quand votre environnement sera envahi de cette luminosité, sachez que le retrait des sens commencera bientôt. Puis, arrive une nouvelle luminosité, rouge ou rose. Dans la détente, les artères se dilatent et le sang circule mieux, allant naturellement vers l'épiderme. Par conséquent, il investit aussi les yeux, donnant ainsi une coloration rosée aux images. Dans le même temps, vos yeux perçoivent d'une façon plus immédiate, plus proche. Il se peut que vous perceviez les vaisseaux de vos yeux, les ulcères ou poussières si vous en avez, voire les millions de points qui composent les images se reflétant à leur surface! Ces images, d'ailleurs, augmentent et diminuent d'intensité et de forme au rythme des battements du cœur. Dans notre état de folie ordinaire, fasciné par les objets des sens et notre désir prédateur, le cerveau compense ces expériences en les lissant, ce pourquoi elles passent inaperçues. (Si quelqu'un vous découvrait à ce moment-là, il appellerait le Samu en précisant que vous venez de faire une overdose!) Continuez ainsi la méditation sans vous préoccuper des phénomènes décrits et de bien d'autres qui ne manqueront pas d'apparaître. Quand toutes ces petites "friandises pseudo-spirituelles" auront disparu, le premier niveau de pratyahara sera effectif. Soyez conscient de ce qui se passe. Pas besoin de réfléchir ou de chercher la clé de je-ne-sais quelle porte. Comme pour l'exercice précédent... demeurez simplement dans l'espace conscient.

Et bonne chance pour la suite!

Notes :
  • Pratyahara du point de vue des cinq skanda (agrégats constituants de la personne) : l'apparence se retire dans la perception qui se retire dans la sensation qui se retire dans l'image psycho-émotionnelle qui se retire dans le mental conscient. (Dans cet exercice, on arrête donc le retrait au niveau du 3ème skanda, les sensations).
  • Pratyahara du point de vue des cinq éléments psycho-cosmogoniques (Dhyani-bouddhas) : la terre se dissout dans l'eau qui se dissout dans le feu qui se dissout dans l'air qui se dissout dans l'espace. (La terre est liée au corps qui est lié à Vairocana dont on adopte la posture).
  • Crédit photo Yogini : tableau de Goette Himmelblau
  • Crédit photo Yogi : Lama Gursam young

samedi 13 mars 2010

Hmm! Mon p'tit édredon!

Ce matin quelqu'un m'a dit "je suis très motivé pour la méditation, mais s'il n'y a pas une personne qui me pousse ou me tire, je suis incapable de me lever plus tôt pour méditer. Je vais directement au café prendre mon petit-déjeuner et retrouver mes amis..."

couette.jpg Mais justement! C'est aux fainéants, aux éclopés, aux malades, aux oubliés de la vie, à tous les autres qui sont pleins de défauts... que s'adresse cet atelier! Bien-sûr, l'idéal serait de se lever tôt, de se préparer, avec énergie et entrain, et de se lancer à jeun dans l'entraînement. Mais ça reste un idéal. Pour y parvenir, encore faut-il y trouver du plaisir et avoir la certitude que ce chemin soit bon.

Rien n'est plus déprimant que d'espérer atteindre un but et de ne trouver en soi que de maigres ressources. L'espoir est plus joyeux que le désespoir. Mais parfois il entretient seulement l'habitude, la routine, le conformisme, voire même une certaine forme d'agonie psychologique. Je veux dire par là que l'espoir n'est pas porteur de sagesse et qu'il peut tout aussi bien consolider une situation figée et nous maintenir dans la torpeur d'une existence insatisfaisante. Imaginez ce que seraient les sentiments d'une méduse longeant les abords d'une plage, ne sachant quelle direction prendre pour retrouver la fraîcheur de l'onde...

Ce fut aussi mon expérience. Lorsque j'ai découvert le Vajrayâna et que j'ai désiré fortement m'y impliquer, j'ai vu aussi l'immense travail à accomplir : les pratiques préliminaires, les sadhana longues et compliquées, les retraites... Et cela m'a vraiment découragé. Je ne me sentais pas du tout à la hauteur, et comme beaucoup d'autres compagnons j'avais tendance à croire qu'il me faudrait plusieurs vies avant d'espérer voir le bout du tunnel! Et bien-entendu cela ne m'offrait pas la moindre garantie de succès. Aucune compagnie d'assurance n'accepte de prendre en charge les risques d'échec pour les apprentis yogi! Ca semblait insurmontable. Mais j'étais tellement désespéré que je m'y suis mis sans hésitation. Ce n'est pas du courage, mais de la chance. Le désespoir était ma grande chance, un véritable trésor. Et je n'ai aucun regret aujourd'hui. Je ne fais pas cet aparté par provocation mais pour signaler qu'aucune situation défavorable est inexorable. Bien-sûr, je ne souhaite à personne de se trouver paralysé à cause de ses défauts et autres imperfections. Comme je viens de le dire, à moins d'être désespéré au point de vouloir mourir, ça n'a aucun intérêt ni aucune valeur.

Le principe tantrique qui anime la méditation est le suivant : Dans le cochon, tout est bon! Vous voyez ce que je veux dire? Le cochon représente ici l'ignorance, c'est-à-dire notre incroyable propension à faire semblant de ne rien comprendre, à nous détourner de notre intuition, à être hypocrite... et surtout à nous impliquer dans des situations dont nous savons qu'elles vont nous faire souffrir à terme et faire souffrir les autres. Le cochon mange tout ce qu'il trouve : il laisse son groin traîner parterre et engloutit presque sans différenciation tout ce qu'il rencontre. Mais dans le cadre du yoga de la Claire Lumière (entre-autres bien-sûr!) les défauts sont considérés comme des distorsions conjoncturelles et non comme des tares fondamentales. Par conséquent, il existe dans ces distorsions une énergie capable de modifier totalement le cours de notre existence. Nous pouvons transformer ce "cochon symbolique" en nourriture. Mais nous devons commencer par le tuer. C'est ce qu'on appelle le renoncement : renoncer à rester dans cet état d'ignorance pour mettre un terme à notre insatisfaction fondamentale. Hélas, certains relents de notre vieille culture nous incitent à croire que nous devons absolument respecter des règles contraignantes et la plupart du temps frustrantes. Cette vision procède d'un manque d'imagination, et c'est peut-être une forme d'abdication en faveur de dogmes humainement douteux. Le renoncement est source de joie. Il provoque un sentiment de libération. Un peu comme si l'on sortait de prison.

agnes_boulloche_AUTOPORTRAIT_COCHON.jpgIl faut du temps pour se rendre compte qu'un défaut cachait une qualité. En fait, il est nécessaire que cette qualité apparaisse pour comprendre qu'elle en était l'autre versant ou la face cachée. Aussi, dans la méditation comme dans les autres domaines de la vie, il est dommage de céder à la tristesse ou aux regrets sous prétexte qu'on ne se sent pas à la hauteur de son idéal ou du but. Mais ce manque de hauteur signale simplement qu'on a encore besoin de regarder plus près du sol pour apprécier la grandeur du Ciel! Il n'y a donc pas de problème, et demain tout sera différent.

Soyons pragmatique : Vous êtes tombé(e) amoureux(se) de votre édredon? Qu'est-ce qui vous barbe : quitter l'édredon ou méditer? Quel bonheur de se prélasser au lit... bien au chaud... de s'éveiller tout doucement, et peut-être dans les bras de son ou sa partenaire... Après tout, j'y vois une belle qualité : l'aptitude à goûter aux bienfaits d'un moment particulier et à y prendre du plaisir. Pour le stoïcien, c'est un défaut, pour l'épicurien une qualité. Une fois conscient de l'autre versant de nos défauts, même d'une façon artificielle, ce qui est toujours le cas dans l'entraînement de l'esprit- nous pouvons mettre tout cela en perspectives et trouver des issues harmonieuses. Vous voulez ne plus faire qu'un avec l'édredon? Eh bien méditez sur la nature de l'édredon, ou bien sur celle de vos sensations!

J'inspire... la pensée "hmmm! doux est l'édredon..." est connue. J'expire... la pensée "hmmm! doux est l'édredon..." est connue.

Cette façon de pratiquer la méditation reste dans la logique du billet précédent (nous sommes tous débutants...) sur l'attention au souffle (anapanasati). Vous aurez ainsi fait d'une pierre deux coups : profiter du moment présent et tout autant d'un instant de pleine conscience sur vos sensations.

A terme, la pleine conscience finit toujours par l'emporter sur le plaisir. Par conséquent, tôt ou tard, vous désirerez bondir de votre lit pour méditer! Alors vous aurez avancé d'un pas... sans effort, sans souffrir, sans être tiraillé(e) ou culpabilisé(e). C'est un moyen habile.

Finalement, tous les moyens habiles, les bodhi-toys produisent des effets bénéfiques. Il suffit de suivre le mode d'emploi. Et de faire preuve d'un peu d'imagination quand-même!

Note - Tableau : Autoportrait cochon de Agnès Boulloche.

vendredi 12 mars 2010

Nous sommes tous débutants

Parce que l'investigation méditative ne cesse pas et que d'instant en instant, il reste quelque chose à découvrir, nous sommes toujours des débutants. C'est ce qui rend belle, agréable et bonne la voie.

Grâce à la méditation, nous pouvons très progressivement comprendre comment fonctionne l'esprit, quels sont les facteurs mentaux qui engendrent des sensations de plaisirs, de bonheur, de souffrance ou encore de colère. En-dehors de cette simple compréhension, nous restons plutôt asservis aux sensations. Nous prenons pour vérité les sentiments qu'engendrent les différentes sensations. Par exemple, si un aliment ne nous apporte pas de satisfaction, nous dirons qu'il n'est "pas bon". Si une personne nous fait souffrir, nous penserons qu'elle est "mauvaise". Si un évènement nous perturbe, nous dirons peut-être qu'il s'agit d'une "malédiction" ou d'une "punition" envoyée par un dieu ou un être tout-puissant... L'inverse est également vrai. Enfin, lorsque les phénomènes ne produisent aucune sensation, nous y sommes totalement indifférent, et en général nous n'en avons même pas conscience. Aussi, à force de prendre les sensations pour des "réalités", notre relation au monde devient très rigide. Nous n'avons pas de recul sur la réalité des choses, ce qui provoque notre identification à ces sensations : "j'ai du plaisir à regarder ce film, donc c'est un bon film et les acteurs sont super... ", et l'instant d'après : "je suis au chômage, de toute façon je suis tellement nul(le), et puis cette société de m..."

De jour en jour, les sensations nous pilotent et notre vie connaît des hauts et des bas. Malgré les joies, malgré les peines, malgré les instant de lucidité comme ceux d'obscurité, rien ne semble avoir de sens. Ou plutôt le sens que nous trouvons à notre aventure change t-il sans-cesse et sans prévenir! C'est pratique d'avoir la foi en quelque chose, mais les déceptions sont aussi au rendez-vous. C'est pratique d'avoir un idéal, une passion, un objectif, mais cela ne nous renseigne pas sur la nature des sensations. Et tant que nous n'aurons pas ce "renseignement", nous en resterons les esclaves.

Aussi, le premier travail de la méditation est-il de nous aider à prendre conscience de la subjectivité. Pas d'un point de vue théorique, cela tout le monde peut le faire, mais d'un point de vue sensuel. Par exemple, le simple fait d'être assis là, sans objectif particulier, et -sentant une odeur particulière dans la pièce- penser simplement "je sens telle odeur..." est une expérience déterminante sur la voie de cette reconnaissance subjective.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA         Quand nous sommes capable de prendre la mesure de cette dimension subjective, nous réalisons que le monde extérieur n'est pas réellement tel que nous l'éprouvons. Nous ne savons pas "comment" il est, mais une chose est sûre : il n'est pas tel que nous le voyons. D'un point de vue intérieur, nous réalisons également que nous ne sommes pas tel que nous nous voyons, ni tel que les autres nous voient. Notre propre image, elle aussi, est porteuse de sensations agréables, désagréables ou bigarrées. Et ces sensations sont des combinaisons très complexes dans lesquelles notre propre regard, celui des autres, et toutes nos imprégnations culturelles sont continuellement en jeu et à l'œuvre.

Et puis, en dépit des aléas de l'existence, en dépit des doutes et des certitudes, persiste un certain sentiment de soi, quelque chose qui semble immuable et capable de traverser le temps sans trop de dommages. Lorsqu'on se débarrasse des obscurcissements liés aux sensations, ou autrement dit quand on acquiert une vue claire sur la nature des sensations, ce sentiment de soi est beaucoup plus présent et intense. Il devient précieux, un peu comme un diamant pour un homme qui aurait perdu toute sa fortune. Plus que tout, chacun désire maintenir sa pérennité, le protéger, le consolider, voire le développer. Le sentiment de soi soutient continuellement ce qu'on pourrait nommer "moi". Ce moi est une image, un reflet dans l'eau, une bulle dans l'espace... Et comme ce reflet ou cette bulle, il est fragile, sensible, et pourtant d'une persistance étonnante. Se sentir soi est très agréable et rassurant, et cela même au sein des pires souffrances. Le moi est ce qui nous permet de traverser l'existence tout en éprouvant un sentiment d'enracinement dans le monde, il nous permet d'envisager toute chose selon des perspectives et plus seulement de façon immédiate (comme le cochon avalant tout ce qui lui passe sous le groin), il est source de créativité, d'imagination, de compréhension... Avec le moi, il y a un avant et un après, et chacun désire atteindre un but, petit ou grand, proche ou lointain, louable ou moins louable.

Au plus profond de la subjectivité se trouve encore un domaine qu'on pourrait appeler spiritualité. Mais comme ce mot est assez galvaudé, je lui préfèrerai "pure subjectivité". "Pure" dans le sens où les formes mentales de ce qui est éprouvé tendent à se dissoudre, à se disloquer ou se résorber. Oui, c'est un au-delà, ou tout aussi bien un en-deçà. L'immuabilité du moi, ou plutôt son caractère persistant est un sentiment et non sa nature, car de toutes les façons il cessera un jour! Il existe dans notre esprit une force insoupçonnable nous conduisant à chercher sans relâche l'absolu des choses, l'éternel, l'indestructible. Au fur et à mesure que vous démasquerez le caractère illusoire des sensations, des perceptions, des créations mentales, puis des apparences composites et participatives du moi, vous remarquerez que la conscience cherche sans relâche à se replier sur ce qui reste, sur ce qui semble encore fiable, immuable, éternel... C'est une sorte de réflexe. Ce réflexe, le Bouddha l'a éprouvé, étudié, et aussi dépassé. Revenu de son expérience (si l'on peut dire), il déclara n'avoir trouvé aucun bâtisseur du soi, ni parmi les dieux, ni parmi les hommes, ni dans la terre, ni dans la mer... Il dit encore que le soi apparaît en dépendance des multiples causes et conditions, et qu'à cet égard il est semblable à un citadelle de l'espace, à un mirage dans le ciel ou une bulle à la surface de l'eau. C'est une réalité, puisqu'il est éprouvé, mais sans base, sans fondement, sans essence.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA         Entre ce "non-bâtisseur" du soi et cette quête incessante de sa pérennité se tient la"pure-subjectivité" dont je viens de parler, situation émouvante, espace de conscience frémissante où la Clarté luit d'elle-même et la Compréhension s'installe bien qu'aucun concept ne puisse les traduire. Dans la pure-subjectivité, il n'y a pas de concepts et cependant ceux-ci apparaissent spontanément. Il n'existe aucune altération, et pourtant elles se produisent. Il n'y a pas de soi valide et malgré tout le voilà surgissant et à l'œuvre. Toutes les cartes de notre brouillamini égotique sont redistribuées naturellement. Il semble que cela soit pour notre plus grand bien car nous pouvons alors approcher toute chose, tout être, tout évènement avec un esprit ouvert, frais, délié et accueillant.

Mais assez de parlotte, le b-a-ba est certainement de s'asseoir, respirer un bon coup, et attendre que ça se passe. Mais cette fois, pas comme un fainéant, pas comme un prédateur, ni même un chercheur, un jouisseur, un malade, un bien-portant... Non, simplement en étant conscient, sans jugement, paisible, présent :

J'inspire... et cette pensée "j'inspire..." est connue. J'expire... et cette pensée "j'expire..." est connue. J'entends ici battre mon cœur... et cette pensée "j'entends ici battre mon cœur..." est connue. Et ainsi de suite. Vous pouvez faire cet exercice dans toutes sortes de situations, au lit, aux toilettes, dans une salle d'attente. Mais aussi dans des situations stressantes, ou au travail, en voiture... Soyez attentif pour formuler mentalement l'énoncé le plus juste de ce que vous éprouvez dans l'instant présent. Soyez assez imaginatifs pour profiter des meilleurs occasions de pratiquer cette "attention au/avec souffle" (anapanasati). Et profitez-en bien.

Vous remarquerez qu'il est dit "je" en début de phrase et qu'ensuite ce "je" laisse la place à l'expérience elle-même. Nous passons de l'indicatif à l'infinitif. C'est un point important. Par le passé, il y eu beaucoup de traductions en langues européennes négligentes de cet aspect grammatical qui, vous l'aurez compris, est bien plus qu'une fantaisie linguistique!

La prochaine fois, j'aimerais parler d'amour.

Notes sur les photos - Nous avons voulu prendre des photos pour montrer les différents points de la posture de Vairocana. Mais elles ne me plaisent pas, je les trouve un peu ratées. Hormis celles-ci où il semble que je sois plutôt doué pour faire le pitre! Je voulais imiter Vajrayogini en vieille mémé... La photo d'après, je m'envole, évidemment! Mais je n'ai pas osé la publier ;o)

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